De la décolonisation à l'émancipation : le cas de l'Afrique subsaharienne

Publié le par Henri LOURDOU

Albert MEMMI, Ahmadou KOUROUMA, Doris LESSING, Frederick COOPER

Le temps long de la décolonisation des esprits

ou le travail de l'émancipation : le cas de l'Afrique subsaharienne.

 

Albert MEMMI "L'homme dominé", Petite Bibliothèque Payot n°223, 1973, 234 p.

 

Albert MEMMI est un peu le double pacifié de Frantz FANON.

Comme lui, il a entamé une auto-analyse de la situation de dominé : à peu près au même moment où FANON publiait son "Peau noire, masques blancs" (1952), MEMMI publiait son "Portrait du colonisé" (1957).

Il s'explique d'ailleurs sur les rapports entre leurs oeuvres respectives dans une "Note sur Frantz Fanon et la notion de carence" (p 87-92), où il conclut (p 92) : "la vérité, très banale, est que je n'avais pas lu Fanon, et qu'il ne m'avait probablement pas lu. Simplement, partis d'expériences similaires, ayant eu les mêmes maîtres à penser, est-il étonnant que nous ayons souvent abouti aux mêmes conclusions ?"

Les maîtres à penser sont Marx et les marxistes, ainsi que Sartre (qui préfaça le "Portrait du colonisé" en 1957 et "Les damnés de la terre" de Fanon en 1961). Les expériences similaires sont les origines noire et martiniquaise de Fanon, juive et tunisienne de Memmi.

La principale divergence entre eux est ce que MEMMI appelle le "romantisme révolutionnaire" de FANON, qui induit pour lui une forme d'incohérence. En effet, à la "carence" qu'il analyse chez le colonisé en raison de sa situation de dominé, FANON oppose un optimisme révolutionnaire démesuré qui l'abolit magiquement. Celui-ci s'accompagne d'une forme de manichéisme : "Le Colonisateur, c'était le salaud intégral; le Colonisé, l'homme intégralement bon. Comme pour la plupart des romantiques sociaux, la victime reste intacte et fière, à travers l'oppression, qu'elle traverse en souffrant mais sans se laisser entamer. Et le jour où l'oppression cesse, on doit voir apparaître immédiatement l'homme nouveau. Or, je le dis sans plaisir, ce que la décolonisation nous démontre précisément c'est que ce n'est pas vrai; c'est que le Colonisé survit encore longtemps dans le Décolonisé, qu'il nous faudra attendre encore longtemps pour voir cet homme réellement nouveau." (p 91)

Attendre ? Ce n'est peut-être pas qu'une question de temps. L'émancipation est un travail : et ce travail, comme tout travail, peut être plus ou moins efficace et organisé.

Et c'est ce dont témoignent, à leur façon, les livres de deux écrivains d'origine africaine dont je vais à présent rendre compte.

 

Ahmadou KOUROUMA "En attendant le vote des bêtes sauvages", Seuil, 1998, 362 p.

 

Je lis très tardivement ce livre qu'on m'avait offert à sa parution.

Né en 1927 au Nord de la Côte d'Ivoire, l'auteur est mort en 2003 à Lyon, après une vie d'errance due à son opposition constante aux dictatures africaines post-coloniales.

Ce livre puissant est une dénonciation, rendue plaisante à lire par l'ironie, l'invention verbale et le burlesque maniés par l'auteur, des dictatures d'Afrique de l'Ouest et Centrale des années 60 à 90.

Les personnages à clé sont suffisamment transparents pour que l'on reconnaisse Houphouet-Boigny (Côte d'Ivoire), Sékou Touré (Guinée), Bokassa (Centrafrique) et Mobutu (Zaïre, devenu depuis République Démocratique du Congo ou RDC). Quant au héros principal, j'ai dû chercher un peu pour l'identifier : il s'agit de Gnassingbé Eyadéma, président du Togo. Elément corroboré par sa biographie sur wikipédia, et par le fait que KOUROUMA, selon sa propre biographie, a séjourné au Togo de 1984 à 1994, après l'Algérie (1964-1969) et le Cameroun (1974-1984), suite à son départ de la Côte d'Ivoire, où il a connu la prison après l'indépendance de 1960, et où il retourne seulement en 1994. C'est à Lyon, où il a fait ses études supérieures (mathématiques et finances-assurances) qu'il semble se retrouver entre ses séjours africains.

Derrière l'humour noir qui porte tout le livre, on peut soupçonner un certain désespoir face à l'aliénation produite par le colonialisme.

Ce qui nous renvoie à la question posée précédemment sur le travail d'émancipation, dont, et c'est tout le prix de ce livre (et des suivants, que je vais lire) que d'en poser une base nécessaire : la description sans fard de l'aliénation créée par l'oppression.

 

Doris LESSING "Rire d'Afrique.Voyages au Zimbabwé.", 1992, Albin Michel 1993, traduit de l'anglais par Emmanuel DAUZAT, 490 p).

 

Ce récit de quatre séjours successifs au Zimbabwé (1982, 1988, 1989 et 1992), a pour substrat l'enfance et la jeunesse de Doris LESSING dans ce pays, qui s'appelait alors la Rhodésie du Sud, des années 20 (elle est née en Iran en 1919, et arrivée en Rhodésie à l'âge de 6 ans) à 1949.

Elle n'y était pas retournée depuis 1956, après avoir été interdite de séjour pour son engagement anticolonial. Militante communiste en Angleterre de 1952 à 1956, elle a quitté le Parti suite à l'intervention soviétique en Hongrie.

Doris LESSING a été très populaire dans les milieux féministes des années 70 en raison de son ouvrage autobiographique "Le Carnet d'Or" (1962), que beaucoup considèrent comme son chef d'oeuvre, et que j'ai lu à cette époque...sans en garder un souvenir marquant.

Dans ce récit de voyage elle se révèle à la fois précise et impitoyable pour tout le monde. Avec cependant une tendresse particulière pour ce "rire d'Afrique" dans lequel elle croit discerner un amour de la vie invaincu par tous les malheurs subis.

Ce qui ressort en premier lieu est le caractère très violent de la guerre de libération à l'issue de laquelle, en 1980, le "pouvoir blanc" cède la place aux guérilleros noirs longuement pourchassés.

Puis, la joie profonde de cette libération et l'optimisme de la population, malgré, déjà, toutes les dérives de la corruption, de l'incompétence, du paternalisme insupportable des institutions internationales et des ONG humanitaires, et du ressentiment des Blancs évincés du pouvoir, mais toujours là.

Hélas, la situation après 1992 n'a fait que dégénérer toujours davantage, comme pour donner raison aux nostalgiques du colonialisme. Cela se traduit par un accaparement du pouvoir par le père de l'indépendance le "camarade Mugabe", et un effondrement de l'agriculture du pays accentué par une réforme agraire radicale en 2000 expropriant les propriétaires Blancs des grandes fermes commerciales.

Entre 2001 et 2008, le PIB s'effondre et plus de la moitié de la population dépend de l'aide alimentaire mondiale. Les facteurs climatique et démographique jouent leur rôle, avec des sècheresses à répétition et une explosion de la population et de l'épidémie de Sida.

La situation ne se redresse qu'à partir de 2009, sur fond de désinvestissement occidental et d'aides russe et chinoise... Mais dans un climat politique tendu (fraude électorale avérée, sur fond de corruption au sommet : en 2014 le Zimbabwe est calssé 156e sur 175 pays dans l'indice de perception de la corruption établi par l'ONG Transparency international).

 

Au total, il s'avère bien que la question de l'émancipation reste posée. Une question qu'un dernier ouvrage, celui d'un historien de l'école "postcoloniale", nous permet de problématiser.

 

Frederick COOPER "L'Afrique depuis 1940", 2002, Payot 2008, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christian JEANMOUGIN, 320 p

Frederick COOPER est l'un des historiens les plus cités de "l'Histoire postcoloniale", ce nouveau courant qui entend dépasser les visions colonialistes et anticolonialistes pour établir une continuité de l'Histoire des pays ayant subi le traumatisme colonial.

De ce parti pris témoigne la tranche chronologique choisie pour cette étude : en prenant la période 1940-2000, COOPER refuse de faire de la rupture du lien colonial le seul point de repère et de référence de l'histoire de ces pays.

A cela quelques bonnes raisons :

-Les processus sociaux, en particulier démographiques, ont d'autres rythmes que celui des événements politiques.

-Le temps passé depuis l'acte de décolonisation permet de faire un premier bilan des indépendances qui ne fasse pas uniquement référence au passif colonial.

Le format réduit du livre en trace à la fois l'ambition et les limites. Il s'agit d'un essai d'interprétation de la dynamique d'ensemble du continent, mais il ne s'agit pas d'une Histoire exhaustive de l'ensemble des pays qui le composent.

Le cadre d'interprétation est celui, on l'a dit, d'une certaine continuité dans l'Histoire de ces pays, en refusant de faire de la décolonisation ni une catastrophe totale (version néo-coloniale), ni un commencement absolu (version tiers-mondiste), mais un processus toujours en cours et ambivalent, fait d'avancées et de reculs.

Si les reculs sont très voyants (guerres, corruption, dictatures), les avancées (qui concernent essentiellement la société civile) sont moins apparentes. Et elles s'appuient en partie sur les mouvements migratoires, qui, pour être provoqués avant tout par la misère et/ou l'absence de liberté ou de sécurité, n'en produisent pas moins des retombées économiques et culturelles bénéfiques, qui finissent par dynamiser les économies et les sociétés locales.

De la même façon, les progrès indéniables de l'éducation créent des attentes et des exigences nouvelles dans la jeunesse. C'est en effet sur elle que devra s'appuyer la construction de véritables Etats démocratiques et sociaux, dépassant l'héritage colonial des "Etats garde-barrières" qui nourrit dictatures et corruption. La sauvegarde d'un environnement menacé à la fois par les politiques prédatrices des Firmes TransNationales, par l'explosion démographique et par le dérèglement climatique, constitue un enjeu central de cette construction, qui devra donc dépasser le cadre stato-national établi pour se projeter d'emblée dans le cadre de fédérations d'Etats à l'échelle régionale ou continentale.

L'Afrique n'est pas un continent étranger. Elle participe de notre avenir commun dans le cadre de notre Terre-patrie.

C'est à partir de ce point de vue qu'il faut aborder la question des migrations.

Publié dans Immigration, Histoire

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