Alep : le dernier clou sur le cercueil ?

Publié le par Henri LOURDOU

 

La chute d'Alep et l'islamophobie ordinaire

..d'un journaliste catholique de gauche.

 

J'ai lu cet édotorial de l'hebdomadaire "catholique de gauche", La Vie :

"Alep, tombée ou libérée ?Jean-Pierre Denis, directeur de la rédaction publié le 13/12/2016 "

dont je ne reproduis ici que le passage le plus significatif : "Je cite ici, à titre d’exemple, la lettre circulaire du 12 décembre, envoyée par un certain George Sabe – un frère des « maristes bleus » installés dans l’ouest d’Alep. « La grande majorité des quartiers occupés par les rebelles ont été libérés, les routes ont été nettoyées (…). Alors que beaucoup de rebelles armés ont profité de l’amnistie accordée et se sont rendus, un noyau de terroristes (spécialement le Front al-Nosra) refuse de se rendre… Pour ceux qui écoutent les déplacés arrivant des quartiers est, la réalité de la libération ne suffit pas pour exprimer la fin du cauchemar dans lequel ils vivaient. Ils étaient pris en otage (…). Quand l’armée est arrivée, ils ont pu se sentir en sécurité (…). Comment faire pour que les médias reflètent la réalité telle qu’elle est ? » Voilà le point de vue le plus souvent exprimé par les Églises de Syrie.

Du temps d’Hafez el-Assad, les chrétiens ont étroitement dépendu d’un régime aussi haïssable que stable, et ils s’en sont plutôt bien tirés, préservant villages, commerces, établissements scolaires, couvents, activités sociales. Sous le règne de son fils Bachar, ils ont défendu ce même pouvoir avec la même force et pour la même raison, certains que la chute du régime entraînerait leur disparition, comme en Irak. Habituel dans la région depuis des siècles – voyez la situation des Coptes en Égypte –, ce lien de minorité officiellement « protégée » par un pouvoir abject a quelque chose de pervers. Du moins croit-on pouvoir en juger tranquillement ainsi, depuis la douce France, où personne ne risque sa vie et où on aime se situer du côté du bien, sans trop s’interroger. "

Je comprends mieux, après avoir lu cela, la "circonspection" de nombreuses personnes face à ce qui relevait pour moi de l'évidence.

Que la sauvegarde des chrétiens de Syrie soit une vraie question : je n'en doute pas une seconde. Mais JP Denis va bien vite en besogne en validant sans sourciller la thèse que la sauvegarde du pouvoir d'Assad serait leur seul salut.

Le précédent irakien sert à établir une loi implicite selon laquelle seules les dictatures garantissent la tranquillité de la minorité chrétienne au Moyen Orient.

Derrière cette "loi", on n'explicite pas ce qui en constitue le fondement : l'incapacité postulée des "masses musulmanes" à accepter le pluralisme religieux. Une incapacité essentialisée : ce serait leur nature d'être intolérantes et fanatiques. Qui ne voit là l'archétype du discours raciste ?

Que les chrétiens de Syrie (comme les coptes d'Egypte d'ailleurs) partagent cette thèse ne la rend pas vraie pour autant.

Puisque JP Denis se sent autorisé à nous donner des leçons de morale, renvoyons-le à une leçon d'Histoire : avec un tel raisonnement, on aurait pu justifier la monarchie absolue en France pour l'éternité à la fin des guerres de religion, car les "masses catholiques" faisaient alors preuve de la même intolérance et du même fanatisme envers les protestants. N'en sont-elles pas finalement sorties ? Pourquoi les "masses musulmanes" ne le pourraient-elles ?

Nous ne pouvons cautionner cette justification du massacre des enfants d'Alep qui ont eu le tort d'être de parents musulmans, au nom de la parole reprise de façon acritique de notables manipulés par un pouvoir pervers.

Catholiques de pouvoir : encore un effort pour sortir du respect pavlovien aux pouvoirs établis et des stéréotypes islamophobes !

En attendant, musulmans libéraux, démocrates et féministes (non ce n'est pas un oxymore) apprêtez-vous à continuer à souffrir. Car comment vous distinguer des terroristes ? (puisque "ces arabo-musulmans se ressemblent tous...n'est-ce pas ?). Et surtout si d'aventure un jeune exalté venait à attenter à la vie d'un employé de l'ambassade de Syrie à Paris (car nos relations diplomatiques avec le régime d'Assad seront aussitôt rétablies, dès l'élection de Fillon ou Le Pen). Si un tel incidents se produisait, que tous les musulmans de France se préparent à leur "nuit de cristal" : il n'est pas sûr que les autorités acceptent de protéger les mosquées !

Qu'il soit à nouveau "minuit dans le siècle", on aurait tendance à le croire quand on voit qu'un catholique de gauche ne discerne même plus dans ce brouillard les "grands cimetières sous la lune" du pouvoir d'Assad. Et Bernanos est mort.

Certes, la révolution syrienne est aujourd'hui vaincue, et sur ses ruines triomphent les deux monstres jumeaux des dictatures identitaires chiito-orthodoxes et djihadistes (on pourrait y ajouter celles du PKK et de l'AKP en Turquie qui ne valent guère mieux).

Mais nous n'acceptons pas d'en brader la mémoire : le printemps refleurira.

Et nous entendons pour l'heure être solidaires de tous ces vaincus qui frappent à nos portes et sont devenus comme leurs prédécesseurs libertaires espagnols et juifs allemands de 1940, des apatrides, la "lie de la terre".

Commenter cet article