Sous la "laïcité de combat" : le racisme postcolonial

Publié le par Henri LOURDOU

Sous la "laïcité de combat", le racisme postcolonial.

 

 

En ces temps de commémoration des attentats du 13 novembre, on assiste à une nouvelle offensive des partisans de l'autoproclamée "laïcité de combat" désignant à la vindicte publique tous ceux qui ne partagent pas leur stigmatisation de l'Islam et des musulmans.

C'est ainsi que deux hebdomadaires, autrefois classés à gauche, l'Obs et Marianne, sonnent la charge comme un seul homme contre Olivier Roy, qualifié dans un interview de l'Obs -et sans possibilité bien sûr pour lui de se défendre autrement que par un "droit de réponse" postérieur- de chercheur "qui n'a plus fait de terrain depuis des années et qui ignore la langue arabe"...autrement dit qui parle sans savoir de quoi il parle...

Dans "Marianne" c'est plus trash, il est carrément mis au rang, avec Raphaël Liogier, des "islamo-gauchistes", qui font du "négationnisme" par rapport aux attentats, selon Martine Gozlan qui prétend bien sûr rétablir "la clarté contre la confusion". La clarté étant que c'est bien la religion musulmane qui est la matrice des attentats, donc que sa visibilité relève d'une stratégie qu'il faut combattre au nom de la "laïcité".

 

Donc attention : interdit de réfléchir ! Sous peine d'être mis au rang des "alliés objectifs" du djihadisme armé.

Prenons-en cependant le risque.

La stratégie poursuivie par le djihadisme armé a été clairement mise au jour. Il me semble qu'il y a consensus là-dessus, y compris entre Olivier Roy et Gilles Kepel.

 

Il s'agit de créer un climat de confrontation entre l'ensemble des musulmans d'Occident et le reste des sociétés occidentales, en poussant à la stigmatisation et au repli sur elle-même de la communauté musulmane.

 

A la faveur d'un tel climat, ces sociétés libérales et "droitdelhommistes" abandonneraient leurs propres valeurs et principes, confirmant ainsi leur caractère hypocrite, en introduisant des droits différenciés et des restrictions aux libertés pour certaines catégories de personnes "a priori" suspectes.

A travers un tel aveu, elles justifieraient la sécession morale des "exclu-e-s", qui n'auraient d'autres perspectives que de se soumettre à un régime de droits restreints et à une suspicion permanente, ou de rejoindre la lutte armée.

 

Or que font d'autres les tenants de la "laïcité de combat" que de restreindre les droits d'une catégorie de personnes en ne s'attaquant qu'aux femmes musulmanes arborant en public un signe distinctif de leur religion, et à personne d'autre, en leur interdisant de ce fait l'accès à l'espace public ?

Que font-ils d'autre en laissant s'opérer sans murmurer les contrôles d'identité "au faciès" ou les "bavures" policières ethniquement marquées, que de laisser s'installer un fossé croissant entre certaines populations, celles des "minorité visibles", et la police, et au-delà l'ensemble des institutions de notre "République démocratique, laïque et sociale" ?

Et, comme par hasard, c'est dans ces "minorités visibles" (arabes, noires et assimilées) que se recrute la grande majorité des musulmans de France.

 

"Minorités visibles" et racisme postcolonial

 

Dans son dernier n°, le supplément "Idées" du "Monde" du 12-11-16, constate le retour de la théorie coloniale de "l'assimilation" à la fois dans la bouche de N.Sarkozy, de F.Philippot et de M.Valls.

Il s'agit donc bien d'imposer aux nouveaux venus de devenir "invisibles" aux yeux des "vrais Français" en adoptant la totalité de leurs valeurs et de leur mode de vie.

En réalité, une enquête un peu approfondie montre que cette "assimilation" reste bien le modèle officiel de l'accès à la nationalité française : "Nul ne peut être naturalisé s'il ne justifie pas de son assimilation à la communauté française, notamment par une connaissance suffisante, selon sa condition, de la langue française", précise aujourd'hui le code de la nationalité."

Ce qui est à retenir ici est le "notamment" qui ouvre un espace infini d'interprétation restrictive à l'autorité administrative, selon le "climat dominant" dans l'opinion et dans le gouvernement.

Or, sans même qu'on en soit arrivés là, il est forcé de constater que l'assimilation a de graves ratés.

De l'assimilation à l'intégration : un progrès remis en cause

De fait la pratique a été dans les années "libérales" des "Trente glorieuses" et leur suite de pratiquer non "l'assimilation" mais "l'intégration". Et c'est bien ce dernier mot qui émerge dans les années 1980 dans le discours et dans les politiques publiques. Il le fait dans le cadre européen.

Qu'est-ce que cela change ? Dans "l'assimilation" le chemin était à sens unique : c'est à l'immigré et à lui seul de rejoindre la population majoritaire, qui elle ne bouge pas. Dans "l'intégration", on a un chemin à double sens : l'immigré va vers la population majoritaire, mais celle-ci va vers lui; chacun fait un bout de chemin au bout duquel les deux sont transformés, même si la population majoritaire garde la maîtrise et le contrôle du processus.

Cela suppose en particulier une lutte contre les discriminations.

Et c'est bien ce qui se met en place à la fin des années 90 et au début des années 2000, en France comme dans les autres pays européens.

L'inversion du courant ne tarde cependant pas : dès le milieu des années 2000 (et les nostalgiques du "non" au TCE de 2005 feraient bien encore une fois d'y réfléchir), on assiste à un retour de la pratique et du discours assimilationnistes.

En cause : le caractère trop "visible" de certaines minorités. Cause d'ailleurs des discriminations dont elles font l'objet.

Des "minorités visibles" discriminées

L'enquête "Trajectoires et origines", menée par l'Ined et l'Insee en 2008 et 2009, montre bien qu'il y a immigrés et immigrés. Alors que "chez les Européens du Sud et de l'Ouest, le sentiment d'être "vu comme un Français" progresse beaucoup au fil de leur séjour en France (...) chez les Maghrébins et les subsahariens le temps, en revanche, ne fait rien à l'affaire : 25 ans après leur arrivée en France, le sentiment d'être accepté comme un Français à part entière stagne à moins de 15%" contre 40% pour les premiers.

Et ce sentiment "n'a rien d'un fantasme paranoïaque", car en matière de logement comme de travail, les écarts négatifs que subissent les "minorités visibles" ne peuvent s'expliquer que par leur "visibilité".

Des discriminations dues au racisme postcolonial

Il reste bien sûr à approfondir le pourquoi de ces discriminations, mais un facteur explicatif s'impose : ces différentes "minorités visibles" ont le point commun d'avoir des ancêtres ayant subi l'oppression coloniale et s'étant révoltés contre elle.

Une histoire qui reste refoulée ou niée chez bien des Français, mais qui se traduit de fait par un fort ressentiment doublé d'un sentiment persistant de supériorité : "Ah vous n'avez plus voulu de nous, et maintenant vous venez mendier chez nous : bien la preuve que vous nous êtes intrinsèquement inférieurs !"

Ce n'est jamais bien sûr formulé ainsi, mais c'est bien le raisonnement implicite qui fonde les attitudes discriminatoires.

Ainsi, nous avons affaire à un racisme postcolonial basé sur une Histoire non assumée. Et Léonora Miano a bien raison de dire : "L'urgence du XXIe siècle c'est de décoloniser l'Occident" ("La suite dans les idées", France Culture le 5-11-16).

L'affaire Adama Traoré : un meurtre impuni de trop ?

Le magazine "Négus" revient dans son n°2 (octobre 2016) sur cette affaire. Décédé le 19 juillet 2016 suite à son interpellation par les gendarmes de l'Isle Adam (Val d'Oise), Adama Traoré, 24 ans, a été victime de mensonges éhontés qui ont dû être démentis devant la résistance de sa famille à les subir sans réagir.

Premiers mensonges : Adama, selon les premières déclarations du procureur de la République, aurait succombé à "un phénomène infectieux" (gravement malade, il ne se serait pas soigné), de plus il se droguait (des traces de cannabis auraient été trouvées dans son organisme).

Malheureusement, la contre-expertise médicale demandée par la famille établit que tout cela est faux : pas d'infection, pas de trace de cannabis.

Par contre la cause de la mort est établie : il s'agit d'une asphyxie.

Par ailleurs, les conditions dans lesquelles la famille a été informée de la mort -tardivement et de façon très gênée- confirme l'idée qu'il s'agit d'une bavure. Mais laissons parler Assa Traoré la soeur du défunt :

"Il y avait déjà un acharnement des gendarmes sur les jeunes de Beaumont, et plus particulièrement sur notre famille. Constamment ils venaient à la maison pour rien.

Parce qu'on s'appelle Traoré et qu'on est une grande famille donc, dès qu'il arrivait quelque chose, c'était forcément un des nôtres. On était presque une aubaine pour eux. C'était systématique, la police venait, même quand mes frères étaient en vacances, ils faisaient des gardes à vue tout le temps, pour rien.(...) Mon frère a fait de la prison deux fois pour rien, il a ensuite été acquitté et dans l'un des cas, les gendarmes étaient directement impliqués dans l'affaire. Ils avaient fabriqué de fausses preuves.(...)

Face au soupçon de bavure, la famille doit faire face à plusieurs types de pressions.

D'abord celles de l'Etat, qui alterne mensonges, chantage aux bons sentiments et menaces.

Quand les mensonges sont établis et la menace récusée (refus d'autoriser une marche et un repas en commun du souvenir, finalement levé devant la détermination de la famille), c'est la tentative "de nous amadouer en parlant de notre foi : "Dans la religion musulmane il faut enterrer les corps très vite" nous a-t-on dit. Ces agents nous ont expliqué qu'ils avaient contacté l'aéroport de Roissy et Air France et qu'un avion partait le lendemain. Une dame était présente et pouvait faire immédiatement des passeports pour ceux qui devaient accompagner le corps (...) Nous avons décliné leur offre."

Mais aussi celles d'une "opinion" chauffée à blanc par la mésinformation journalistique et les préjugés racistes : "Aujourd'hui encore on reçoit des menaces de mort anonymes, des propos racistes par courrier. Lorsqu'elles arrivent, je les donne à mon frère et on les met de côté. Il y en a tous les jours, donc on en fait des tas qu'on transmet à notre avocat et contre lesquelles on porte également plainte. On ne les fait même pas lire aux autres membres de la famille parce qu'on ne veut pas que ces gens contrôlent nos sentiments, on ne les laissera pas faire. Ils peuvent envoyer leurs lettres, personnellement, ça ne m'impressionne pas."

Quant aux journalistes : "Ils relayent des informations tellement fausses dès le début que les personnes qui sont devant leur télé et qui ne côtoient pas forcément les gens s'imprègnent de ces contre-vérités. Donc quand on vient derrière pour se défendre, ils ont déjà enregistré la première information que les médias ne font que mettre à jour. (...) Lorsqu'on dit qu'Adama s'est enfui pour échapper à une interpellation, on induit qu'il avait quelque chose à se reprocher. Ce jour-là, Adama devait aller récupérer sa pièce d'identité à la mairie. Ma mère lui a remis sa convocation et il est sorti. (...) Il faut habiter dans les quartiers pour comprendre la pression que les forces de l'ordre mettent sur un jeune lorsqu'ils le contrôlent et qu'il n'a pas ses papiers. Il n'avait pas ses papiers et il a vu notre petit frère se faire contrôler, il savait qu'il y aurait droit et c'est pour ça qu'il a voulu s'échapper. Les médias ne disent pas tout ça parce que ça change tout à l'histoire."

 

Et pour finir, une apologie de la mobilisation pour les droits : "on est censés être dans un pays de droits, alors il faut se défendre, ne pas avoir peur. Il ne faut pas leur donner ce qu'ils cherchent en débordements et en agressivité car ils croient qu'on ne sait pas parler et encore moins s'organiser. Mais ils se trompent. Plus on se mobilise, plus on leur met la pression et plus ils ont peur car ça les oblige à tenir une certaine ligne de conduite. On le voit avec les affaires passées où les tribunaux n'ont rendu que des "non-lieux", ce n'est pas normal.(...) on a tout le temps ce besoin de justice pour se reconstruire, surtout quand il y a un mort. Peut-être que si on l'obtient dans l'affaire Adama Traoré, les institutions comprendront le signal et feront attention. On meurt déjà une fois, on ne peut pas laisser la justice nous tuer une seconde fois."

Nous espérons aussi, qu'après la première condamnation de l'Etat pour un "contrôle au faciès", l'affaire Traoré marquera la fin de l'impunité des forces de l'ordre pour des meurtres (on pense également à l'affaire Rémi Fraisse, elle aussi toujours en cours...).

Mais ce qui importe le plus ici est la nature raciste de ce meurtre. Un racisme bien minoré, quand il n'est pas subliminalement exploité sans vergogne, par les chantres de la "laïcité de combat".

Caroline Fourest et les agressions de femmes voilées : la chronique de trop ?

J'avais entendu parler de la condamnation de Caroline Fourest pour diffamation, à propos d'une agression qu'elle avait mise en doute de façon infondée. Mais je n'imaginais pas l'espèce de guéguerre médiatique que cela avait déclenché et dont témoigne sa notice wikipedia, en tête de laquelle est affiché cet avertissement : "Les contributeurs sont tenus de ne pas participer à une guerre d’édition sous peine de blocage.

 

Cette page a subi récemment une guerre d’édition au cours de laquelle plusieurs contributeurs ont mutuellement annulé leurs modifications respectives. Ce comportement non collaboratif est proscrit par la règle dite des trois révocations. En cas de désaccord, un consensus sur la page de discussion doit être obtenu avant toute modification."

Il n'en est pas moins publié la mise au point suivante sur cette affaire :

Lors de l'émission "On n'est pas couché" de Laurent Ruquier du 2 mai 2015, Aymeric Caron fait référence à la réputation de « menteuse » de Caroline Fourest. Lors de leurs échanges, il lui reproche sa condamnation de novembre 2014 pour diffamation. Caroline Fourest l'insulte, le traitant de « con » et rétorque qu'elle a gagné le procès en appel. Elle précise plus tard que la partie adverse aurait laissé filer le « délai de prescription » et abandonné les poursuites. À l'inverse, l'avocat de la partie civile dément et affirme que l'affaire est toujours en cours, la cour d'appel ne s'étant pas encore prononcée. La semaine suivante, Ruquier déclare qu'à cause de ce qu'il qualifie de mensonge, il n'invitera plus Caroline Fourest dans ses émissions. Dans le cadre de cette affaire elle reçoit le soutien de Mohamed Sifaoui qui critique durement non seulement Aymeric Caron mais aussi Laurent Ruquier et Catherine Barma, la productrice de l'émission. Fin août 2016, Caroline Fourest publie sur son blog que la cour d'appel confirme qu'elle n'a pas menti. Quelques jours plus tard, Aymeric Caron persiste dans sa version et indique qu'« elle a (...) menti [ce soir-là] puisqu’elle assurait avoir gagné son procès, alors que les faits ont simplement été prescrits, et la condamnation annulée ».

 

Cet échange violent est emblématique de la méthode Fourest : provoquer par des propos limites pour pouvoir se poser en victime, et rassembler les soutiens. Réécrire ensuite les faits pour servir sa légende de combattante irréprochable de la laïcité.

 

Il se trouve que cette fois-là elle est allé un peu trop loin en mettant en doute de façon infondée, ce que confirme le tribunal, contrairement à ce qu'elle affirme, la parole de deux vraies victimes.

D'où l'acharnement à restaurer son image, en tordant un peu la vérité.

Il n'est pas indifférent de noter que ces deux victimes sont des femmes musulmanes d'origine maghrébine.

Ce qui est finalement le plus révélateur, c'est cette propension à désigner des cibles "dans le sens du vent" sous couvert de défendre les minorités opprimées et la laïcité.

 

Caroline Fourest est donc bien un de ces (trop) nombreux alibis "de gauche" du racisme postcolonial. Lequel s'étend à présent sans vergogne partout.

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