Shlomo SAND, penseur de l'ère post-nationale

Publié le par Henri LOURDOU

Shlomo SAND, penseur de l'ère post-nationale

 

Les titres de ses livres ("Comment le peuple juif fut inventé", 2008, "Comment la terre d'Israël fut inventée", 2012) sont excessivement réducteurs.

Si Shlomo SAND, professeur d'Histoire à l'Université de Tel Aviv, est parti du cas d'un volontarisme national extrême, celui du sionisme, son propos a une portée beaucoup plus générale portant sur l'idéologie nationale.

C'est en particulier ce que montre sa longue 1e partie du premier de ces deux ouvrages ("Fabriquer des nations. Souveraineté et égalité", p 40 à 93 de l'édition originelle, Fayard, 2008).

 

Aller à l'essentiel : la crispation identitaire et son sens

 

Il n'est pas indifférent que la vie intellectuelle française, à l'unisson de celle actuellement de nombreux pays, connaisse une explosion de pamphlets nationalistes, avec la conversion de nombreux intellectuels de gauche au souverainisme et à la nostalgie laïco-républicaine (voir à ce sujet le petit résumé de Béligh Nabli : http://egalites.blogs.liberation.fr/2016/09/18/les-intellectuels-identitaires/ )

 

Cette crispation identitaire, qui prend le plus souvent le visage fort peu sympathique de la xénophobie et du racisme, parfois violents, traduit en fait la fin d'une époque.

Alors que les Etats-nations voient leur nombre encore augmenter et les purifications ethniques menées en leur nom toujours à l'oeuvre, leur temps est aujourd'hui révolu.

C'est cette réalité que se refusent à voir tous les chantres de "l'identité nationale".

 

En effet la mondialisation économique, menée par le haut par les firmes transnationales et les grands Etats qui contrôlent les institutions mondiales (ONU, OMC, FMI...), se double d'une mondialisation culturelle, une mondialisation par le bas, non réductible à la culture au rabais normalisée des grands réseaux médiatiques. Le rôle de l'Internet est à cet égard décisif : l'impossible contrôle de l'oligopole industriel dominant sur tous les contenus a ouvert un espace nouveau de liberté, dans lequel de nombreux individus et collectifs se sont engouffrés.

Une nouvelle culture mondiale de la liberté et des droits est en pleine expansion, débordant les cadres étatiques et nationaux.

Les enjeux mondialisés que sont le changement climatique et tous les risques technologiques ou environnementaux (nucléaire, biodiversité, risques sanitaires induits par les nouveaux produits imposés par les FTN : OGM, pesticides, perturbateurs endocriniens, ondes électro-magnétiques, nano technologies, accès à l'eau et aux matières premières, à la terre...) favorisent de nouvelles solidarités de niveau mondial.

Il s'ensuit que la conscience d'une inadaptation du cadre stato-national à la maîtrise de ces enjeux progresse fortement.

De là le désinvestissement citoyen du cadre politique national d'un côté (montée de l'abstention), et son surinvestissement de l'autre (poussée des courants nationalistes-nostalgiques-déclinistes).

Penser la trajectoire historique de l'idée de nation est donc plus que nécessaire, si l'on veut en faire sereinement le deuil, au lieu de se complaire en lamentations, récriminations, admonestations impuissantes et pour finir crises de rage meurtrières.

Remercions donc Shlomo Sand de nous montrer le début du chemin.

 

1-"Comment le peuple juif fut inventé", Fayard, 2008, 446 p.(traduit de l'hébreu par Sivan Cohen-Wiesenfeld et Levana Frenk)

 

La construction de l'imaginaire national, condition d'existence de la nation

 

Shlomo Sand commence par un nécessaire retour sur la notion-même de "nation", en faisant remarquer que chercheurs et philosophes qui en débattent depuis plus d'un siècle ne sont toujours pas arrivé à une "définition claire et acceptée par tous"(p 39).

C'est donc pour lui une raison de plus de clarifier au préalable le sens des mots utilisés "afin d'éviter d'inutiles malentendus"(p 40).

Le mot de "nation" a ainsi pris des sens différents selon les époques et les contextes. De même que les mots associés et connexes de "peuple" et d'"ethnie" (lequel s'est substitué au mot "race" à partir de la moitié du XXe siècle).

Sand fait également remarquer que le concept de "nation" a été peu théorisé par les fondateurs de la sociologie du XIXe, à l'encontre des concepts de "classe", de "démocratie", de "capitalisme" et même d'"Etat" (p 50-51)

Il l'explique par le fait que la "nation" émergente constitue le cadre de leur réflexion, et qu'ils sont donc incapables de prendre le recul nécessaire pour la penser de l'extérieur.

De là la prégnance de l'illusion que "les "nations", prises au sens de "peuples", (...)(seraient) des entités premières et presque naturelles, existant depuis toujours".(p 51)

Il faut attendre pratiquement les années 1950 et même 1980 pour qu'émergent enfin des réflexions approfondies sur la nature sociale et historique de la nation.

Karl W.Deutsch, dont Shlomo Sand fait remarquer que ce n'est pas un hasard s'il fut un réfugié tchèque de la région des Sudètes installé aux USA, publie en 1953 "Nationalisme et communication sociale", où il fait remarquer la corrélation entre désintégration des collectivités agraires, politique démocratique et émergence d'un nouvel imaginaire "national".

"En 1983, parurent en Grande-Bretagne deux "livres-phares"(...) : L'Imaginaire national de Benedict Anderson, et Nations et nationalisme d'Ernest Gellner."(p 55) Deux théoriciens qui, à l'instar de Deusch, ont une biographie nationale atypique : Anderson par ses déplacements entre les USA, le RU et l'Indonésie, Gellner par son passé de réfugié tchèque, venu s'installer avec ses parents au RU.

Pour Anderson, la nation est "une communauté politique imaginaire et imaginée comme intrinsèquement limitée et souveraine".

Son émergence suppose le déclin de deux cadres historiques ancestraux auxquels elle va tendre à se substituer : la communauté religieuse et la royauté dynastique. Un déclin à la fois institutionnel et mental.

Gellner complète le tableau en insistant sur la dimension subjective du phénomène national : le partage assumé explicitement d'une même culture, définie comme "un système d'idées, de signes, d'associations et de modes de comportement et de communication" (p 57).

D'où la conclusion : "C'est le nationalisme qui crée les nations et non pas le contraire" (p 61)

Ainsi est remise sur pied la nécessaire analyse historique de l'émergence des "nations" qui caractérise les deux derniers siècles.

Celle-ci repose sur la construction d'un "imaginaire national" étroitement couplé à l'idée d'égalité et de démocratie, dont la "nation" constitue le cadre, d'une part; et à l'idée de souveraineté territoriale d'autre part. Ce qui donne le modèle de l'Etat-nation moderne.

 

Les deux voies selon Kohn

 

Hans Kohn, sioniste d'origine tchéco-allemande installé aux USA après un passage dans les années 1920 par la Palestine mandataire, publie en 1944 un ouvrage qui fit date, L'idée du nationalisme, dans lequel il théorise une "dichotomie" dans le processus de formation des nations.

D'un côté nous aurions une émergence de nations volontaristes, fondées sur des forces sociopolitiques autochtones, sans intervention extérieure : abreuvées, sur le plan idéologique, de la tradition de la Renaissance, des Lumières, leurs principes sont fondés sur l'individualisme et le libéralisme, tant juridique que politique. Appuyées sur une bourgeoisie puissante et laïque elles ont une tendance à l'ouverture et à l'intégration.

On les trouve quasi-exclusivement en Europe de l'Ouest.

A l'inverse, nous aurions des nations organiques, dont l'émergence fut catalysée par un élément extérieur. Caractérisée par la faiblesse des classes moyennes et des institutions civiles, ces nations fragiles, fortement marquées par le poids des autorités royales et aristocratiques, se sont d'abord affirmées contre les conquêtes napoléoniennes, et donc contre les idées des Lumières, en faisant prioritairement appel, plutôt qu'à l'égalité des droits, à la mystique du sang et de la terre, opposés à l'envahisseur étranger. On les trouve donc essentiellement au Centre et à l'Est de l'Europe.

Sand note avec pertinence ce que cette dichotomie doit à l'opposition de son auteur à la montée du nazisme et à son refuge aux Etats-Unis, dont il idéalise la conception de la citoyenneté.(p 71)

De fait, celle-ci est une construction ultra-schématique, dont l'opposition est largement artificielle : les deux conceptions qu'elle met en avant se retrouvent toutes deux dans les deux espaces qu'elle prétend opposer. Ces deux conceptions de la nation se retrouvent partout et structurent largement l'opposition Gauche/Droite encore aujourd'hui dans tous ces pays. L'une accordant la priorité aux droits de l'individu et à la solidarité aux plus démunis, l'autre aux devoirs envers la collectivité et à la méfiance envers les plus démunis.

 

L'intellectuel, "prince" de la nation

 

Il n'est pas indifférent de constater que l'émergence des "nations" coïncide avec celle de l'enseignement de masse. C'est par le double vecteur de l'Ecole pour tous et de la presse et de l'édition en langues nationales que l'imaginaire national se répand. Ce qui suppose bien sûr des instituteurs et des journalistes et écrivains producteurs et diffuseurs de cet imaginaire.

 

Le cas du "peuple juif" comme "nation"

 

Bien qu'ayant sa spécificité (dispersion et origines disparates d'une part, Livre fondateur à forte légitimité d'autre part), le "peuple juif" est né comme "nation" de la même façon que les autres "nations" modernes.

C'est-à-dire à travers une Histoire réécrite dans le but de construire une identité collective homogène, opposée aux autres "nations", et fondant une égalité entre les membres de la collectivité ainsi désignée et dessinée.

Sand passe en revue avec minutie les écrits des fondateurs, puis des continuateurs du "roman national", en débusquant au passage leurs petits arrangements avec la vérité historique...et biologique !

Pour inventer un "peuple juif", il fallait oblitérer la pratique des conversions massives qui a duré jusqu'à une époque avancée, et inventer une "dispersion" subie et étroitement datée après la destruction du 2d Temple, au 1er siècle après JC.

Et encore aujourd'hui, faire l'impasse sur les origines diverses des adhérents à la religion juive, tout en recherchant (vainement à ce jour) ce que les journalistes israëliens ont baptisé "le gène juif".

Cette enquête, parsemée des remarques ironiques discrètes et bienvenues de l'auteur, est passionnante et convaincante de bout en bout.

Elle aboutit au constat d'une contradiction croissante dans le projet sioniste : d'une part le constat que la grande majorité du "peuple juif" a choisi de ne pas rejoindre "son" Etat; et d'autre part le fait qu'une part des habitants de cet Etat subissent une politique de discrimination et pour une partie d'entre eux d'occupation et de colonisation qui remet en cause de façon croissante la nature démocratique et libérale de cet Etat.

 

De cette nature coloniale de l'Etat d'Israël, l'ouvrage suivant va rendre plus largement compte.

 

2-"Comment la terre d'Israël fut inventée", Champs-Flammarion, 2014, 426 p.(traduit de l'hébreu par Michel Bilis)

 

Ce livre, paru en 2012, commence par un long prologue portant notamment sur la façon dont le livre précédent a été reçu. Et c'est en partant à la fois de son vécu d'ancien combattant de la guerre de 1967 à Jérusalem, et de ces réactions que Shlomo Sand explique avoir eu l'idée de ce second volet à son enquête historique.

En 1967, il ne comprend pas les réactions de ses "compagnons d'armes (...) persuadés de pénétrer en un lieu qui, de tout temps, avait été leur", alors que lui-même "éprouvai(t) le sentiment d'avoir quitté un endroit qui était (s)on "chez moi", où (il) avai(t) grandi et vécu quasiment toute (s)a vie et vers lequel (il) ne pourrai(t) plus revenir si la mort (l)e fauchait dans ces combats." (p 12)

En 2008, les réactions à son livre "Comment le peuple juif fut inventé" lui font découvrir que la principale objection à son entreprise est qu'il essaierait "de couper le lien du souvenir entre la terre des ancêtres et le vécu juif" (p 24 : citation d'un article de l'historien britannique Simon Schama dans le "Financial Times" du 13-11-09).

Cela le convainc de traiter le point, qu'il n'avait pas abordé, de cette notion de "terre des ancêtres", de plus en plus invoquée comme justificatif à la politique de colonisation des territoires occupés de Cisjordanie.

 

Ainsi la boucle est-elle complétée de l'imaginaire national associant à la "mythistoire" inventant un peuple un "mytherritoire" inventant une terre des ancêtres.

 

Dans ce "mytherritoire" on va rencontrer, comme dans la "mythistoire", le rôle important du christianisme, quasi-inventeur du sionisme (pp 179-260), avec un succès plus que mitigé. Comme le conclut Sand, "au terme de la lune de miel entre le sionisme chrétien et le sionisme juif (soit dans les années 1920), environ 30 000 sionistes étaient arrivés en Palestine sous le pouvoir de la couronne britannique. Pendant tout le temps où les Etats-Unis ont autorisé une immigration relativement ouverte, plusieurs centaines de milliers de déracinés d'Europe de l'Est ont continué d'affluer par vagues sur le contient américain. Ils refusaient obstinément de se transporter sur le territoire moyen-oriental que leur destinaient depuis le milieu du XIXe siècle, Palmerston, Shaftesbury, Balfour et autres lords chrétiens." (p 260)

"Il faudra les coups terribles qui s'abattront sur les juifs et la fermeture des frontières du "monde éclairé" pour conduire, finalement, à la création de l'Etat d'Israël." (ibidem)

 

De là la conclusion finale : "Même si nous parvenons à nous convaincre, et à convaincre le monde entier, que l'essence authentique du sionisme fut de trouver un refuge pour les juifs persécutés et non pas de se lancer dans la conquête imaginaire de la "terre des ancêtres", le mythe ethno-territorial qui a mis en branle cette entreprise et lui a servi de fondement mental est incapable de faire marche arrière et n'y est pas disposé." (p 375)

Et pourtant "comme toutes les autres mythologies nationales, il finira, évidemment, par mourir" (ibidem)

 

La question étant, comme il est suggéré dans notre introduction, de dépasser "le désinvestissement citoyen du cadre politique national d'un côté (montée de l'abstention), et son surinvestissement de l'autre (poussée des courants nationalistes-nostalgiques-déclinistes)", en soutenant toutes les formes d'engagement citoyennes post et méta-nationales, basées sur l'universalité des droits.

 

 

Publié dans Histoire

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