L'Obs, Gilles Kepel et "l"ennemi principal" ou la recette du "pâté d'alouettes"

Publié le par Henri LOURDOU

L'Obs, Gilles Kepel et "l'ennemi principal"

ou "la recette du pâté d'alouettes"

 

La couverture de l'Obs du 3 novembre 2016 annonce en titre principal : "La gauche et l'islam", avec pour sous-titre : "Le "J'accuse" de Gilles Kepel".

Ainsi sont déjà suggérées deux idées : La gauche couvre par le déni une injustice majeure à propos de l'Islam; Gilles Kepel est le nouveau Zola qui nous rappelle à notre devoir moral pour réparer cette injustice.

Bien entendu ces deux idées entrent en résonance avec ce que certains lecteurs, ou lecteurs potentiels et recherchés, ont dans la tête : les femmes sont maltraitées par l'Islam, une certaine gauche (les "islamo-gauchistes" taraudés par la repentance anti-coloniale) abandonne ces femmes aux mains des islamistes, et fait le jeu du djihadisme armé.

 

Une analyse superficielle et biaisée par un parti pris

 

Bien entendu, l'article de fond ("La gauche et l'islam -Autopsie d'une malaise", co-signé par Carole Barjon, Sara Daniel, Nathalie Funès et Audrey Salor, pp 31-33) est plus nuancé.

Il fait un historique de la fracture qui s'est progressivement installé au coeur de la Gauche sur la conception et la mise en oeuvre de la laïcité depuis l'affaire du "foulard de Creil" en 1989.

Historique en grande partie honnête mais superficiel, dont la seule analyse de fond est la reprise d'un éditorial de 2002 de Jean Daniel qui penche en réalité vers la conception de la "laïcité de combat" : "L'anticolonialisme nous a conduit au culte de la différence tolérée. Le civisme républicain doit exiger la recherche de la ressemblance. C'est ce qu'on aurait dû apprendre aux enfants, si on avait compris que le droit du sol, sans l'intégration dans les traditions du pays d'accueil, c'est la résignation à une société multicommunautaire dont chaque composante cherche à faire prévaloir ce qu'elle appelle "ses" droits."

Cette analyse pèche par omission, caricature et méconnaissance, et on y reviendra

Mais historique biaisé par un parti pris dont témoigne tout d'abord la photo pleine page d'ouverture (p 30) et sa légende : Manuel Valls en majesté, souligné par le commentaire : "Partisan d'une laïcité ferme, Manuel Valls s'est fait désavouer par François Hollande sur la question du voile à l'université."

Ce parti pris est renforcé par l'arme absolue du sondage : "Sous la pression d'une opinion publique de plus en plus méfiante à l'égard de l'Islam (74% des personnes interrogées en janvier 2013 pensent que l'islam n'est pas compatible avec les valeurs de la société française selon Ipsos-"Le Monde"), la gauche officielle a évolué." (p 33)

Si 74% des Français pensent ça, c'est donc forcément vrai...

Et pour nous préparer à l'avenir, une conclusion en forme de prévision : "Qu'il s'agisse, hier, de l'adaptation à l'économie de marché ou de la lutte contre l'insécurité, aujourd'hui de l'immigration ou de l'islam, le processus d'évolution de la gauche semble immuable : dénégation, puis silence gêné assorti de quelques contorsions et enfin, souvent bien tard, proclamation d'une "doxa". Le tout, sans avoir effectué le nécessaire travail de pédagogie préalable. D'où les fréquent procès en trahison d'une base militante, coupable d'avoir continué à croire aux discours officiels."

Nous avons même là une véritable prescription aux dirigeants des partis de gauche : adaptez vous sans tarder à l'état de l'opinion, abandonnez vos valeurs et faîtes la pédagogie de cet abandon à votre "base militante", cette bande de crétins qui "croient aux discours officiels".

 

Pour ceux qui n'auraient pas encore compris le point de vue de "l'Obs", le titre de l'entretien de Gilles Kepel qui suit cet article (pp 34-40) annonce clairement la couleur : "Les islamo-gauchistes, ces charlatans !"

 

Le "pâté d'alouettes" de "l'Obs" et du docteur Kepel

 

Pour ceux qui osent dépasser le caractère provocateur d'un tel titre, la recette du "pâté d'alouettes" de "l'Obs" nous est donnée dans sa première réponse.

Rappelons que la recette du "pâté d'alouettes" comporte deux ingrédients : du cheval et de l'alouette, dans la proportion suivante : 1 cheval pour 1 alouette.

Le "pâté d'alouettes" métaphorique dont il est ici question, est celui censé nous rassurer sur la nature de gauche du discours avancé.

 

Voici donc "l'alouette" : dans les "deux forces de désintégration" qui "sont à l'oeuvre dans la société française", l'une est "une conception identitaire et étroite de la France, dont le fond est ethno-racial et xénophobe."

Notez-le bien, car il n'en sera plus jamais question dans la suite de l'entrevue. Mais vous voilà rassurés (j'espère) : nous avons affaire à un authentique homme de gauche, parlant dans un journal de gauche.

 

Quant au "cheval" : il s'agit des "mouvements communautaristes, qui font prévaloir l'appartenance religieuse et ses marqueurs dans l'espace public."

Et toute l'entrevue ne va porter en réalité que sur un seul ensemble de mouvements : les Frères musulmans, accusés d'une stratégie de construction d'un "lobby communautaire", avec la complicité des "islamo-gauchistes" issus d'une extrême-gauche "anticapitaliste et antisioniste", les salafistes, financés par l'Arabie saoudite, et les djihadistes.

Ce qu'il dit semble juste, mais, encore une fois, l'amalgame entre ces trois acteurs qu'il prend pourtant soin de distinguer (les "Frères" s'adressant à la classe moyenne éduquée, les salafistes à la jeunesse marginalisée, notamment en milieu harki, dont une partie constitue le vivier de recrutement du djihadisme armé) est trop rapide et réducteur.

 

Comment ne voit-il pas que ce qui fait converger ces trois mouvements est "l'alouette" qu'il a omis, elle, d'analyser (et "l'Obs" tout autant) ?

 

Au lieu de s'acharner sur "les autruches de la pensée dénégationniste", ils feraient mieux tous deux d'explorer la liaison entre "repli communautariste" et "conception identitaire et étroite de la France, dont le fond est ethno-racial et xénophobe."

 

D'où sort cette dernière ? Par qui est-elle portée et comment ? C'est à ces questions qu'un vrai journal de gauche devrait aujourd'hui s'attacher. "L'Obs" en est-il encore capable ?

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article