Claire MAUSS-COPEAUX "Appelés en Algérie"

Publié le par Henri LOURDOU

Claire MAUSS-COPEAUX "Appelés en Algérie", Hachette, 1999, 334 p.

Préfacé par le grand spécialiste de l'Histoire orale, Philippe JOUTARD, ce livre reprend l'essentiel d'un Doctorat d'Histoire basé sur les témoignages oraux , recueillis entre 1990 et 1994, de 39 anciens appelés des Vosges ayant combattu en Algérie entre 1955 et 1962.

Sa grande rigueur méthodologique et son exposé bien charpenté en font un témoignage capital.

Le sous-titre du livre "La parole confisquée", ne se comprend vraiment qu'à la fin.

Il apparaît en effet progressivement à quel point le témoignage oral, a priori plus vivant et plus direct que des archives, est entravé et biaisé par les conditionnements sociaux et par l'auto-complaisance. Surtout en ce qui concerne cette guerre.

Au point que l'auteure finit par conclure :"je sais que le retour de ma recherche est condamné à l'échec", car, ajoute-t-elle, "La violence dévoilée par les anciens appelés leur pèse trop pour qu'ils acceptent de l'observer dans le miroir qui leur est tendu". (p 282)

Retrouver la mémoire de la guerre d'Algérie

L'enjeu s'est pleinement révélé à l'occasion des 30 ans de la fin de cette "guerre sans nom". En 1991-92, relève l'auteure, "les médias, habituellement silencieux à l'égard de ce conflit, lui ont consacré une part importante de leurs productions" (p 7). Et elle cite la série d'émissions "Les années algériennes", produite par l'historien Benjamin Stora (diffusées les 23, 30 septembre et 7-8 octobre 1991 sur Antenne 2), et le film de Bertrand Tavernier "La guerre sans nom", réalisé à partir de témoignages d'appelés de la région de Grenoble.

C'est dans ce contexte que se déroule son propre travail de recueil de témoignages. Elle remarque également que c'est à partir de juillet 1992 que certaines archives militaires (pas toutes...) sont enfin ouvertes à la recherche historique

Tous ces éléments ont contribué à libérer une parole jusque-là refoulée.

Une mémoire entravée par le discours officiel et par le contexte du récit

Le "syndrome algérien" : "Les autorités française ne reconnaissent toujours pas la guerre, et les associations n'ont pas pu se mettre d'accord sur les dates des commémorations. Le non-dit, sinon le mal-dit, persistent." (p 7)

Cependant, au début des années 90, il est clair pour beaucoup d'ex-appelés que l'indépendance de l'Algérie était inéluctable et légitime, et qu'ils ont donc été utilisés pour une mauvaise cause. D'où le sentiment de honte qui affleure souvent, et le recul par rapport au discours officiel de l'époque, auquel pourtant ils devaient adhérer pour beaucoup d'entre eux. Cette gêne génère une construction du récit exprimant "le désarroi, la douleur et les provocations de ceux qui ont été jetés, à vingt ans, dans la guerre." (p 11)

Ailleurs l'auteure relève que le contexte de guerre civile en Algérie (entre le pouvoir militaire et les islamistes de 1991 à 1999) réactive des stéréotypes coloniaux négatifs chez certains de ses interlocuteurs, en particulier ceux (minoritaires) qui n'ont pas fait leur deuil de "l'Algérie française".

Une mémoire plombée par le poids de la violence

Malgré toutes ces entraves, le coeur des témoignages (issus en grande majorité de milieu populaire, ces jeunes appelés ont pour la plupart été "sur le terrain") concerne la violence, subi ou exercée, sinon vécue de près.

Une violence d'autant plus difficile à assumer qu'elle est vécue largement comme illégitime, et qu'elle n'a jamais été officiellement reconnue.

Il s'y ajoute, dans le cas de ces Vosgiens, le poids particulier du souvenir de l'occupation nazie de 1940-45 qui a marqué leur enfance, et dont la remémoration entre en résonance avec la situation qu'ils vivent en Algérie : mais là les rôles sont inversés, ce qui les trouble profondément.

L'auteure salue cependant la grande honnêteté de la plupart des témoins, dont elle a pu recouper les témoignages à l'aide des archives militaires (notamment JMO : Journaux de Marche et Opérations, et BQR : Bulletins Quotidiens de Renseignements, des différentes unités auxquelles ils appartenaient).

Cependant, la forme de leur expression, à laquelle elle est particulièrement attentive, montre bien leur volonté de "mettre la violence à distance" pour se prémunir du poids de la culpabilité. Et, chez certains, le recours aux stéréotypes de la propagande militaire visant à légitimer le rôle répressif de l'armée.

Une mémoire empoisonnée par le racisme colonial

Ce sont ces stéréotypes, puisés dans l'imaginaire colonial, qui entraînent une vision raciste, plus ou moins euphémisée, des "Français de souche Nord-Africaine" (selon la terminologie officielle mise en place par les service de propagande de l'armée).

Cette vision déforme les réalités vécues en donnant un sens dévalorisant à certains constats. Ainsi de la supposée "fainéantise congénitale" des hommes : leur inoccupation ou leur manque de zèle n'étant pas mis en relation avec la situation de chômage massif et le sous-paiement de leur travail.(p 253-254)

L'auteure rapporte aussi cela aux manuels scolaires d'époque et aux messages qu'ils véhiculent : celui d'une France civilisatrice venue apporter le progrès à des peuples arriérés.... et qui sont plus ou moins aptes à le recevoir. Comme le remarque ironiquement Albert Memmi, cité p 251, "l'absence de besoins du colonisé, son inaptitude au confort, à la technique, au progrès, son étonnante familiarité avec la misère". Idée reprise quasi-textuellement dans un ouvrage d'une association d'anciens combattants en 1992 : "Les Arabes semblent bouder les procédés modernes de culture et d'élevage" (p 250).

Si certains dépassent ces stéréotypes grâce à leur réflexion personnelle, leurs lectures, souvent liés à un engagement "à gauche" (10 sur 39 s'affichent "à gauche", 3 à droite, les autres ne se prononcent pas, p 37); beaucoup en restent plus ou moins tributaires.

Cet état de fait n'est pas indifférent à la façon dont cette mémoire empoisonne, encore aujourd'hui, les représentations collectives des Français.

Faire face au miroir d'une sale guerre : les enjeux d'aujourd'hui

On l'a déjà signalé : la guerre civile de 1991-99 a déjà provoqué une réactivation des stéréotypes racistes d'origine coloniale.

Rien d'étonnant alors à ce que les attentats jihadistes de 2012-2016 alimentent à nouveau de tels stéréotypes. D'autant plus qu'ils impliquent un certain nombre de jeunes Français d'origine algérienne, et donc bi-nationaux.

Focus sur un aspect : comment on transforme de gentils jeunes gens en assassins

Dans l'analyse menée qui brasse de nombreux aspects, l'un a particulièrement retenu mon attention. C'est le conditionnement à la violence que les cadres de l'armée impose aux jeunes appelés.

Cela commence par le fait de leur coller dans les mains une arme et des munitions : "la première chose qu'on a eu, c'était le fusil et 90 cartouches" (p 87).

Et tout de suite derrière des consignes de "tirer à vue", qui deviennent systématiques à partir de 1955 (la célèbre "instruction n°11" du 19 juin émanant du commandement du Nord-Constantinois, étendue par la suite à toute l'Algérie le 1er juillet, p 87).

"Pour 17 des 27 interviewés ayant tiré au cours d'un affrontement, l'acte n'était pas exceptionnel et la lecture des JMO de leurs régiments confirme leur témoignage" (p 88)

Mais au départ, beaucoup ont des réticences, parfois relevée par les gradés dans leurs rapports (p 89).

Ce n'est qu'au fil du temps que "le conditionnement militaire -l'apprentissage du "tir instinctif" et des réflexes de combat- , parfois la peur et l'esprit de vengeance, se conjuguent au climat de violence et font disparaître leurs premières hésitations. L'arme leur devient familière, puis indispensable. Elle n'est plus seulement l'attribut de la guerre, elle est l'outil utilisé par la majorité d'entre eux et le signe de leur puissance." (p 89)

Par ailleurs, "Le racisme qui prévalait à tous les niveaux de l'institution incitait les militaires à ne pas tenir compte des lois de la guerre" (p 169)

C'est ainsi que se développent la torture systématique et les fameuses "corvées de bois" (exécution sommaire des prisonniers).

Sur la première, la parole officielle a toujours été de nier son existence, ou en tout cas de refuser de la nommer : on parle de "renseignement" et d' "interrogatoire aussi serré que possible" ou "poussé à fond" (p 179)

Pour les secondes, on parle officiellement de "fuyard abattu" (p 178).

Le résultat est une désinhibition à l'exercice de la violence, encore encouragée par les cadres en certains cas par les appels explicites à la vengeance (p 193).

Par contre, il faut noter que d'autres cadres, au contraire, bloquent les pulsions meurtrières de leur troupe (p 192).

Et la persistance de certaines réticences : pour la "corvée de bois", "il y en a qui refusaient" (p 195). Mais, rajoute cet appelé, "quand dix refusaient, il y en avait toujours un qui acceptait".

Car le fond de l'affaire est que cette violence extrême et hors normes était encouragée au plus haut niveau. Et c'est là la principale leçon de cette Histoire.

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