La lie de la terre

Publié le par Henri LOURDOU

Arthur Koestler "La lie de la terre"

(1941, édité en France en 1947, rééd Presses Pocket n°2544, 1987, 280 p, traduit de l'anglais par Jeanne Terracini, édition revue et corrigée).

J'avais lu il y a longtemps l'autobiographie de Koestler ("La corde raide", suivie de "Hiéroglyphes"en 2 volumes, tous les 3 parus en "Livre de Poche Pluriel" en 1978, édition originale 1953 et 1955). Elle m'avait fait forte impression.

Né en Hongrie en 1905, Arthur Koestler est un intellectuel d'origine juive, qui passera tour à tour par le mouvement sioniste le plus radical, celui dit "révisionniste" créé par Jabotinsky et qui sera à l'origine de l'Irgoun et du groupe Stern, puis le Parti Communiste Allemand, ce qui lui vaudra, en tant que journaliste, d'être condamné à mort par les franquistes aux mains desquels il tombe lors de la guerre d'Espagne. Miraculeusement sauvé (en fait le miracle a consisté en un échange de prisonniers dont sa notoriété l'a rendu bénéficiaire), il rompt avec le Parti Communiste à l'été 1938 en refusant publiquement de condamner les "hitléro-trotskystes du POUM", et va connaître la gloire littéraire au moment de la Guerre froide avec son célèbre roman "Le zéro et l'infini" (écrit en 1941, paru en 1945 ) qui met en cause le stalinisme de façon radicale.

"La lie de la terre", écrit entre janvier et mars 1941, relate l'expérience de la vie en France entre août 1939 et l'automne 1940 pour tous les réfugiés antifascistes, dont Koestler, citoyen allemand, fait partie.

Le livre est dédié "à la mémoire de mes confrères les écrivains exilés d'Allemagne qui se suicidèrent lorsque la France capitula :

Walter Benjamin

Carl Einstein

Walter Hasenclever

Irmgard Keun

Otto Pohl

Ernst Weiss."

Une citation éclaire à mon avis lumineusement tout le sens de ce livre :

"Peu d'années auparavant, on nous avaient appelés martyrs de la barbarie fasciste, pionniers de la civilisation, défenseurs de la liberté, et quoi encore...La presse et les hommes d'Etat de l'Occident avaient fait beaucoup d'embarras à notre propos, probablement pour étouffer la voix de leur mauvaise conscience. Et maintenant nous étions devenus la lie de la terre.

Mais pourquoi ? Pourquoi ce déchaînement général et bizarre de haine contre ceux qui avaient été les premiers à souffrir de l'ennemi commun et dont la majorité s'était offerte à combattre dès les débuts de la guerre ? Il nous fallut longtemps pour comprendre ce phénomène et tout ce qu'il impliquait sur le plan sentimental et politique et, quand nous le comprîmes, ce fut pour nous l'explication d'un des principaux facteurs psychologiques qui menèrent finalement la France au suicide."(p 70)

On comprend que cet ouvrage est un utile complément à "L'étrange défaite" de Marc Bloch. D'autant plus utile et d'autant plus complémentaire qu'il procède d'un regard d'étranger installé en France depuis peu : nouveauté du regard d'un journaliste de métier et décalage critique assurés.

Koestler perçoit ainsi pleinement à la fois la vague de xénophobie qui déferle sur le pays et la paralysie bureaucratique des autorités, travaillées par un puissant courant défaitiste issu d'une partie de la droite comme d'une partie de la gauche.

Le résultat de ce double handicap est l'abomination du camp du Vernet d'Ariège où Koestler se retrouve enfermé pendant 4 mois (d'octobre 39 à janvier 40) avec 2000 compagnons d'infortune. Cela nous vaut les pages les plus sordides du livre (p 93 à 150) qui se terminent par cette amère conclusion : "Au moment de l'effondrement total de la France (NDR : en juin 40), il y eut une dernière chance de sauver ces hommes martyrisés : c'était de les embarquer pour l'Afrique du Nord ou, si c'était trop demander, de leur laisser une chance de fuir. On refusa (...) Quelle trouvaille pour les chemises noires d'Himmler ! Trois cent mille livres de chair démocratique, bien étiquetée, vivante et à peine abîmée."(p 149-150).

Il doit encore une fois sa libération à ses relations, mais n'en sort pas tout à fait libre pour autant. Soumis à la résidence surveillée, il ne réussit à s'extraire de la nasse qu'en s'enfuyant de Paris et en s'engageant dans la Légion étrangère sous un faux nom. Car impossible pour un résident "marqué du "E" fatal sur tous (ses ) papiers" de s'enrôler comme volontaire dans l'armée française (p 183).

Suivent les aventures du "légionnaire Albert Dubert, né à Berne (Suisse)" à travers la débâcle de l'armée française entre Limoges et Marseille, de juin à août 40. Au-delà de cette aventure individuelle, "Seule, une minorité d'exilés allemands purent gagner, après diverses aventures, le sud de la France. Ils se cachaient dans des petits villages des Pyrénées, autour du camp de Gurs où leurs femmes étaient internées, et sur la côte méditerranéenne. Leur sort dépendait des gendarmes, des maires et des préfets qui avaient le pouvoir de les envoyer en prison ou dans des camps de concentration, sans autre forme de procès." (p 270)

Dernière avanie : ceux de l'élite intellectuelle, ayant des relations et ayant donc obtenu un visa pour les Etats-Unis ("peut-être deux cent sur dix mille", p 271) se voient dans bien des cas refusé "le visa de sortie. Ils avaient compté sans le loyalisme avec lequel la Révolution nationale (Vichy) observait les traités" (en l'occurrence la convention d'armistice prévoyant la livraison aux nazis de leurs opposants), ibidem.

"Et combien d'inconnus ? De vieux juifs et de jeunes antifascistes qui trompaient la vigilance de leurs gardiens et se tuaient vite, en cachette, fuyaient la vie à la dérobée comme ils s'étaient enfuis par-dessus les barbelés et les postes frontières, lorsque même cet ultime visa leur avait été refusé ?" (p 272)

L'Histoire ne se répète pas.

Certes. Mais il arrive qu'elle bégaie. Comment ne pas penser à ce qui arrive aujourd'hui aux candidats à l'asile en Europe ?

Et parmi eux singulièrement aux réfugiés syriens fuyant un régime qui n'hésite pas à bombarder écoles et hôpitaux dans l'absence de réaction depuis bientôt 5 ans de la "communauté internationale" ?

Ils sont à leur tour traités comme "la lie de la terre". Honte à nous.

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