François MASPERO "Les abeilles et la guêpe"

Publié le par Henri LOURDOU

François MASPÉRO "Les abeilles et la guêpe"(Seuil, 2002, 286 p)

Un regard non-identitaire sur le monde,

un refus de la nouvelle vulgate anti-tiers-mondiste.

Passons sur la première partie dont j'ai déjà parlé ("Les abeilles" : ce sont son père et son frère, tous deux "morts pour peu de chose" mais selon ce texte de Jean Paulhan paru dans "Les Cahiers de Libération" en février 1944, et cité en exergue de cette partie : "Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu'à ce qu'elle étouffe. Elle n'étouffera pas sans t'avoir piqué. C'est peu de chose, dis-tu. Oui c'est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus d'abeilles".)

Non qu'elle soit sans intérêt, au contraire.

Mais il me semble plus urgent aujourd'hui de faire état du regard porté par François Maspéro sur le monde d'aujourd'hui.

Une remarque faite à propos de son voyage en Bosnie de 1999 me semble révélatrice : "Depuis ma naissance, l'histoire du monde n'a été qu'une longue suite de purifications ethniques. Si j'avais à définir le XXe siècle, je le définirais ainsi. Ethnique : autre adjectif pour identitaire. Je ne sais pas pourquoi, en France, tant de gens me disent ou écrivent : "C'est trop compliqué les Balkans". Ça doit les rassurer de penser qu'il y a une malédiction balkanique. De se masquer ainsi que la purification identitaire rôde dans le monde entier; dans l'Europe entière."(p 127-128).

Et en effet l'obsession identitaire et les violences qu'elle engendre sont bien aujourd'hui devenus notre problème n°1.

La question est notamment liée aux nombreux "cadavres accumulés dans les placards de l'Histoire".

Parmi ceux-là mention spéciale doit être faite de l'Histoire coloniale. Et tout spécialement de la "présence française en Algérie".

François Maspéro, c'est bien connu, fut l'un des soutiens actifs au mouvement de libération nationale du peuple algérien. Entre 1959 et 1962, libraire devenu éditeur, il publie de nombreux ouvrages sur le conflit en cours : "Entre 1960 et 1962, une quinzaine de livres que l'ai publiés ont été saisis et interdits, et une pluie d'inculpations s'est abattue : atteinte à la sûreté de l'Etat, incitation de militaires à la désobéissance et à la désertion, atteinte au moral de l'armée, injures envers l'armée.(...) Des imbéciles prétendaient que cela me faisait de la publicité. A ce compte-là, les attentats, qui furent nombreux, contre ma librairie aussi. J'ai été sauvé par les lecteurs. Il y eut des gardes de nuit dans la librairie.(...) Il y eut aussi des réseaux de diffusion des publications interdites."(p 158)

Il revient sur un texte aujourd'hui fort controversé qu'il a alors publié : Le livre de Frantz Fanon "Les damnés de la terre" (1961) et sa préface par Jean-Paul Sartre.

"Près de quarante ans plus tard, Bernard-Henri Lévy y voit la justification de "générations d'assassin logiques". (p 164)

On peut ajouter que c'est aujourd'hui, quinze ans encore après, devenu comme un lieu commun de la nouvelle "gauche réac" qui passe son temps à fustiger le "politiquement correct" de tous ces "tiers-mondistes flagellants", devenus depuis peu des "islamo-gauchistes".

Or Maspéro ne bat pas sa coulpe. Et il me semble qu'il a raison.

Mais que dit-il tout d'abord sur la fameuse préface de Sartre ?

"Replacée dans son contexte, la préface de Sartre aux "Damnés de la terre" est une provocation extrême, face à l'extrême barbarie mise en oeuvre par notre nation extrêmement civilisée. Le parallèle entre la violence du colonisateur et celle du colonisé, la justification de cette dernière comme ultime et unique recours choquent toujours. Je ne vois rien pourtant, dans les analyses de Fanon lui-même, qui n'ait été solidement fondé sur sa situation (...). Et cette situation n'était certes pas celle des gens qui se sont dits et se disent toujours choqués par ces analyses. Descendant d'esclaves martiniquais; engagé à dix-huit ans dans la France Libre pour libérer l'Europe; disciple du grand précurseur de la psychiatrie moderne qu'était Tosquelles à Saint-Alban; chef de service à l'hôpital de Blida, en charge des traumatismes créés par la violence coloniale au quotidien (le vécu de la folie chez le colonisé, mais aussi chez le colonisateur); membre de la rédaction du "Moudjahid", le journal du FLN à Tunis; puis ambassadeur itinérant en charge de la politique africaine du gouvernement provisoire de la république algérienne : telle est la "situation" de Fanon au moment où il écrit "Les Damnés de la terre". Ses analyses, toutes nées de l'expérience du praticien et du militant, ne sont pas un cri de haine, mais des jalons d'espoir. La violence libératrice n'y est pas une fin en soi. Dire que les peuples colonisés ne doivent pas suivre les chemins d'une Europe avec qui les premiers liens historiques ont été la traite des esclaves, le plus grand crime contre l'humanité de la période moderne par le nombre et la durée, c'est le contraire d'un appel au repli sectaire - nationaliste, identitaire, raciste."(p 164-165)

Si j'ai longuement cité ce passage, c'est pour inciter, comme je vais le faire, à lire Fanon. Et à ne pas se contenter d'une vague "représentation" apocalyptique, qui fonde aujourd'hui des discours de re-légitimation plus ou moins subliminaux de l'entreprise coloniale que l'on voit fleurir partout, mais notamment à Gauche.

La nécessaire contextualisation de cette lecture, doit tout autant nous prémunir contre la manipulation identitaire du combat anti-colonial que l'on voit également surgir. Et dont Maspéro (pour la bonne raison qu'il écrit en 1998-2002) ne parle pas. Mais c'est un autre débat : celui du moment où nous sommes, et de l'analyse que l'on peut en faire.

Par contre, revenir au moment colonial n'est pas inutile.

En 1992, Maspéro écrit "L'Honneur de Saint-Arnaud", à la suite d'une rencontre entre sa curiosité, se "faire une idée plus précise" de l'oppression subie pendant plus de cent ans de colonisation par le peuple algérien, et un héritage familial , il avait "hérité, par (s)on grand-père maternel, de la correspondance d'une des gloires militaires de la conquête, le maréchal de Saint-Arnaud, préfacée par Sainte-Beuve, premier prix de je-ne-sais-quoi obtenu chez les jésuites du collège Stanislas."(p 184)

Et qu'a-t-il ainsi appris ? "Que, depuis 1830, la stratégie militaire de la France (qu'il ne faut pas confondre avec la colonisation proprement dite) en Algérie a participé d'un long crime. Des expéditions de Constantine aux colonnes infernales de Bugeaud et aux enfumades de Saint-Arnaud dans le Dhara – qui, comme d'autres colonels de l'époque, fermaient les issues des grottes où se réfugiaient les villageois et les faisaient mourir d'asphyxie - , la liste est accablante."(...) Un siècle plus tard, dans les grandes opérations menées par le général Challe en 1961, les villages brûlaient toujours dans les zones interdites, et si les têtes ne roulaient plus (mais l'usage de rapporter des oreilles au retour d'opérations ne s'était pas perdu), c'est qu'on avait inventé la corvée de bois." (p185-186).

Et entre les deux, le témoignage de Kateb Yacine, recueilli par Maspéro en 1987, sur les événements de Sétif en mai 1945. Il avait alors quinze ans. Au moment du 8 mai 1945, "après l'assassinat d'une vingtaine de colons et la répression massive qui s'était déchaînée sur la Kabylie, la foule avait voulu manifester pacifiquement, pour protester et dire qu'elle aussi voulait la liberté – la même."(p 186) Et le jeune Kateb Yacine, élevé dans le culte de la France "mère des arts et de la culture" se retrouve enfermé : "Des barbelés et les étoiles.On était six mille. Pratiquement c'est l'Algérie, tout entière, qui était là.(...) En tout cas, pour moi, ç'a été le choc décisif. Quand j'ai vu ces gens-là, je me suis dit : merde, il y a ça, et je ne le savais pas. Alors bon, puisque c'était comme ça, en sortant de là, j'étais décidé à lutter." (p 186)

La question de la maîtrise de la violence anticoloniale et de ses effets collatéraux ne saurait cependant être éludée.

Même s'il ne l'aborde pas de front, Maspéro le suggère cependant, à travers le bilan sans concession qu'il fait de l'indépendance algérienne : "J'ai vécu la fin de la guerre d'Algérie comme la fin d'un cauchemar, mais certainement pas comme une victoire." (p 167)

La prise de pouvoir par l'armée commandée par Boumedienne, fut "la fin des projets d'une révolution telle que l'avaient dessinée les "frères" de la Fédération de France, fondée sur les principes de la charte de la Soumamm, d'un socialisme laïque et égalitaire, respectueux des minorités, confirmant aux femmes les droits qu'elles avaient acquis dans la lutte, et telle que l'avait décrite Fanon dans "L'Algérie se dévoile". "(p 168)

De cette révolution avortée découle la longue chaîne des massacres contemporains et l'impasse tragique dans laquelle se trouve encore aujourd'hui le peuple algérien, pris en étau entre régression islamiste et corruption de la clique militaro-affairiste au pouvoir.

L'autre grand cadavre que sort Maspéro du placard est bien sûr celui de l'ex-Yougoslavie.

Avec la seule guerre qu'ait connu l'Europe depuis 1945 (si l'on excepte les troubles d'Irlande du Nord : encore une situation coloniale...), on a vu émerger le vocable de "purification ethnique" entre 1991 et 1995; avec le glorieux résultat qu'une langue commune, le serbo-croate, est en train de se transformer en deux langues distinctes, un peu comme l'Hindoustani a donné d'un côté l'Ourdou, parlé au Pakistan, et de l'autre l'Hindi, parlé en Inde.

L'accompagnateur et interprète de Maspéro en Bosnie en 1999, le photographe Klavdij Sluban se voit demander par le patron du café "Au rendez-vous des chasseurs" sur la route qui mène de Travnik à Bihać pourquoi "il parle "la langue"(qu'on ne désigne plus du coup)". Il a "l'air soupçonneux". "Ici on se méfie d'un inconnu qui parle la même langue que soi. Ce peut être un ennemi. Mieux vaut être un vrai étranger".(p 108)

Heureusement (?) Klavdij est slovène...

De la même façon "on ne nomme pas l'ennemi. On dit seulement "les autres". Ou alors, pour les Serbes, les "tchetniks". Pour les Croates, les "oustachis". Mais pas "les Serbes", les "Croates", les "Musulmans"(3e nationalité officiellement représentée en Bosnie du temps de l'ex-Yougoslavie)."(p 108) .

Pourquoi et comment une coexistence millénaire entre trois cultures se transforme-t-il en séparation absolue ?

On revient ici au point de départ : la mise en avant d'une seule identité comme exclusive des autres, déjà diagnostiquée par Amin Maalouf dans "Les identités meurtrières"(1998), réflexion rétrospective sur la guerre civile au Liban de 1975, qui provoqua son départ définitif pour la France en 1976.

D'où vient cette maladie collective ? Du non-respect du droit des minorités et de la négation de nos pluri-appartenances collectives, comme le suggère Maalouf ? Pas seulement : à l'évidence, il faut y ajoute les multiples mécanismes d'oppression et les blessures historiques non cicatrisées, dont la mise à jour et le traitement demandent à la fois lucidité, combativité, patience et sens du compromis. Quatre ingrédients difficiles à réunir dans la même tête.

Publié dans Histoire

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