Contre la dé-diabolisation du FN

Publié le par Henri LOURDOU

Contre la dé-diabolisation du FN

Il ne manque pas de bons esprits qui, face à l'annonce d'une candidature Le Pen en tête au 1er tour des présidentielles de 2017, sont prêts à "dialoguer avec l'extrême-droite" au prix d'une "capture" de leur réputation par celle-ci pour justifier ses propres positions. Il convient pourtant de leur rappeler qu'il y a des limites. C'est ce que fait excellemment le regretté Umberto Eco dans cette entrevue au "Monde" suivant la polémique suscitée à l'été 1993 par un "Appel à la vigilance" qu'il avait co-signé, avec beaucoup d'intellectuels de sa génération (ceux qui avaient pu voir à l'oeuvre dans leur jeunesse ce que produit une extrême-droite au pouvoir...).

Je ne peux mieux faire que de lui céder la parole.

Umberto Eco: La pensée est une vigilance continuelle Entretien avec Roger-Pol Droit in Le Monde daté du mardi 4 octobre 1993

(...)

Et si l'on vous dit que votre attitude est intolérante ?

Je réponds que pour être tolérant il faut fixer les limites de l'intolérable.

Pour fixer ces limites, ne faut-il pas détenir la vérité ?

Non, ça n'a rien à voir. Je ne veux pas employer le mot « vrai ». Il y a seulement des opinions qui sont préférables à d'autres. Mais on ne peut pas dire : « Ah, puisque c'est seulement préférable, je m'en fous ! » Sur ce préférable se jouent notre vie et celle des autres. On peut mourir pour une opinion seulement préférable.

Quelle différence entre se battre pour la vérité et lutter pour ce qu'on juge préférable, sans être certain d'être dans le vrai ?

Si on croit se battre pour le vrai, on a parfois la tentation de tuer ses ennemis. En se battant pour ce qui est préférable, on peut être tolérant, tout en refusant l'intolérable.

S'il n'y a que des préférences et non des vérités, sur quoi peut-on fonder l'affirmation qu'il y aurait un intolérable que tout le monde reconnaîtrait comme tel, indépendamment de la diversité des cultures, des éducations, des croyances ?

Sur le respect du corps. On peut constituer une éthique sur le respect des activités du corps : manger, boire, pisser, chier, dormir, faire l'amour, parler, entendre etc. Empêcher quelqu'un de se coucher la nuit, ou l'obliger à vivre la tête en bas, c'est une forme de torture intolérable. Empêcher les autres de bouger ou de parler est également intolérable. Le viol ne respecte pas le corps de l'autre. Toutes les formes de racisme et d'exclusion sont finalement des manières de nier le corps de l'autre. On pourrait relire toute l'histoire de l'éthique sous l'angle des droits du corps et des rapports de notre corps au monde ...

Comment expliquez-vous que la nécessité d'une nouvelle forme de vigilance contre les « lieux de capture » de l'extrême-droite, nécessité qui vous semble évidente, ne soit pas une évidence unanimement partagée à gauche, si ce terme a pour vous encore un sens ?

Je vois en gros trois raisons à cela.

La première concerne, en France comme en Italie ou en Allemagne, de petits groupes issus d'un excès de gauchisme. La Terre est ronde : on ne peut pas aller trop à gauche. A force de poursuivre l'idée la plus extrême, la plus provocatrice, la plus « novatrice », on fait le tour, et l'on se retrouve à l'extrême-droite. C'est ce qui est arrivé à certains.

La deuxième raison, ce sont les dogmatismes passés de la vieille gauche. Il fut un temps où tous ceux qui pensaient différemment de nous étaient des fascistes. En réaction à ces excès passés, on a tendance aujourd'hui à tendre la main à tout le monde, et à ne plus discerner où sont les ennemis et les lieux de capture. Il est vrai qu'il faut une capacité de discernement particulière, et finalement rare, pour reconnaître la bonne foi et le caractère éventuellement généreux des mobiles de nos adversaires sans pour autant justifier leurs choix idéologiques.

Il y a enfin une situation historique particulière à la France. L'Italie a réglé clairement ses comptes avec le fascisme. On sait qui soutenait Mussolini et qui le combattait. On en a beaucoup parlé, et le passé est presque sans ambiguïtés. En lisant les journaux français, je vois au contraire qu'on discute encore pour savoir qui était pour Vichy et qui était contre. La France a encore ses armoires pleines de squelettes oubliés, dont on ne sait pas d'où ils viennent. Cela complique les choses, et les explique peut-être."

Publié dans social-nationalisme

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