Anna POLITKOVSKAIA "Tchétchénie, le déshonneur russe"

Publié le par Henri LOURDOU

Anna POLITKOVSKAIA "Tchétchénie, le déshonneur russe"

Folio-documents n°24, 2005, 318 pages, traduit du russe et annoté par Galia Ackerman, préface d'André Glucksmann.


Né(e) à : New York, États-Unis , le 30/08/1958
Mort(e) à : Moscou , le 07/10/2006
Biographie :
Anna Stepanovna Politkovskaïa (russe : Анна Степановна Политковская), née Mazépa (russe : Мазепа) est fille de diplomates. Son père, Stepan Mazepa, travaillait à la mission de la RSS d'Ukraine auprès de l'ONU.

Après des études de journalisme à Moscou qu'elle termine en 1980, elle commence sa carrière au journal Izvestia. Depuis juin 1999, elle écrivait des articles pour le journal en ligne Novaïa Gazeta.

Elle s'est rendue à nombreuses reprises dans les zones de combats en Tchétchénie et dans des camps de réfugiés au Daghestan, puis en Ingouchie. À ce titre, Anna Politkovskaïa a été plusieurs fois primée en Russie, et par le Pen Club International, en 2002. Elle a reçu au Danemark, en février 2003, le prix du Journalisme et de la Démocratie, décerné par l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

En octobre 2002, au péril de sa vie, Anna Politkovskaïa a accepté de servir de négociatrice lors de la prise d'otages dans un théâtre de Moscou, qui s'est terminée de manière dramatique.

Régulièrement menacée, elle a subit une tentative d'empoisonnement en 2004, alors qu'elle se rendait dans le Caucase.

Le 7 octobre 2006, Anna Politkovskaïa a été tuée par balle dans le
hall de son immeuble à Moscou.

Source : www.bibliomonde.com

Si les auteurs de son assassinat ont été retrouvés, les commanditaires non.

Faut-il ajouter que ce crime s'ajoute à d'autres qui tous concernaient les opposants les plus en vue du président Poutine ?

Anna Politkovskaia avait prémonitoirement anticipé cette façon de tuer toute opposition à un pouvoir sans âme. En diagnostiquant avec une lucidité féroce le mal qui ronge la société russe dans le dernier chapitre, intitulé "Pourquoi je n'aime pas Poutine", de ce livre terrible.

"Poutine a juste effleuré notre point sensible, et comme des grenouilles de laboratoire, nous avons réagi à ce faible choc électrique par un frisson collectif.

Quel est ce "point sensible" ?

C'est notre servilité. Cet état nous est cher. Comme on le sait, à la fin de la période eltsinienne, la majorité des citoyens russes avaient le sentiment que l'époque soviétique était un temps heureux. L'URSS leur apparaissait comme un gigantesque empire qui faisait peur au monde entier, où la population était sûre des lendemains. Ne sachant maîtriser la nouvelle donne économique, la plupart des gens, au lieu de se retrousser les manches et de se mettre à construire une société démocratique, devinrent nostalgiques de cette époque confortable où nous n'étions responsables que de peu de choses, où nous ne travaillions presque pas, tout en ayant toujours du pain et du saucisson. Cette nostalgie a été baptisée "saucisson à deux roubles vingt", du nom de ce produit indigeste de l'époque soviétique, qui était à la portée de tous.

Si vous pensez que Poutine a génialement perçu les désirs de la foule et s'est appuyé dessus pour construire sa politique chauvine de l'Etat fort, vous vous trompez. Ce n'est pas un génie, il est issu du même moule que notre foule (...) Il est lui-même ce "saucisson à deux roubles vingt", qui considère sincèrement que l'époque soviétique était la meilleure et qu'elle devrait être restaurée. C'était l'époque où le KGB était à l'apogée de sa puissance, tout le monde en avait peur (...) L'époque où l'on avait une vie double et une morale triple (...) L'époque où une puissante machine de lavage des cerveaux tournait jour et nuit sous la direction du parti. L'époque où seuls les cyniques avaient une chance de succès." (p 272-273)

Mais le puissant accélérateur de cette régression collective aura été la "2e guerre de Tchétchénie" lancée par Poutine en 1999, et dont ce livre nous renvoie l'image insoutenable.

Une "guerre" qui relève davantage du pillage et du massacre que des opérations militaires à proprement parler, le tout appuyé sur un racisme sans complexe et une désinhibition totale vis-à-vis des codes moraux les plus élémentaires.

Un mot russe illustre la façon de procéder de l'armée fédérale (c'est le moment de rappeler que la Russie est théoriquement une république fédérale, dont la Tchétchénie est une république fédérée). C'est le mot de zatchitska.

"la zatchitska est le ratissage et le « nettoyage » des villages, des maisons, par les soldats russes à la recherches de combattants." C'est ainsi que la définit Shannah Mehidi dans son blog

profondeurdechamps | dans l'article publié le 28 février 2013 « La guerre est là, à l’affût, pas ici, mais là-bas. Ici tout est calme. » où elle rend compte de 3 livres sur les guerres tchétchènes.

Avec une des rares analyses sur la situation actuelle :

"J’ai assisté, il y a quelques mois, à une conférence, “Logiques de violence et expérience de guerre“. Les intervenants, russes et tchétchènes, semblaient enthousiasmés de voir des personnes « extérieures » présentes. L’on s’accordait sur l’impression que donne Grozny aujourd’hui, celle d’une « ville cautérisée ». La peur est entretenue, et maintenant que son régime est bien consolidé, Ramzan Kadyrov peut assouvir ses envies. Les enlèvements et les meurtres reprennent, Kadyrov a été publiquement accusé du meurtre de Natalia Estemirova, membre de l’ONG Memorial. S’il prétend avoir éradiqué le wahhabisme, il impose sa charia, avec le port du foulard tchétchène obligatoire pour les femmes, son soutien aux crimes d’honneur, la création d’un centre d’éducation morale pour la jeunesse, présent dans les écoles, à l’enseignement misogyne. Décoré du titre de Héros de la Russie, il profite du consentement tacite de Moscou pour violer les lois fédérales."

Le traumatisme profond subi par le peuple tchétchène est très loin d'être soldé.

D'où l'afflux, encore aujourd'hui, de réfugiés en Occident. En Europe occidentale : près de 200 000 réfugiés tchétchènes, en premier lieu en Autriche, Allemagne et Belgique, suivies de La France, avec 35 000 réfugiés tchétchènes, selon un article d'octobre 2014 sur le site de "l'Obs". Ceci pour une population d'1 million de personnes, et après des guerres qui auront fait au moins 100 000 morts.

Les récits de POLITKOVSKAIA portent sur la période 2000-2002, au plus fort de l'offensive poutinienne pour éliminer le courant indépendantiste au profit de la faction salafiste : une tactique qui n'est pas sans faire penser à celle suivie par Assad en Syrie en 2011-2012.

La terreur et l'arbitraire produisent et alimentent la "radicalisation" et le repli mono-identitaire chez les agressés.

Inversement, l'avilissement des agresseurs diffuse dans la société dominante son venin délétère : le racisme "anti-caucasien", les comportement violents et racketteurs des "anciens" de Tchétchénie pourrissent la vie de la Russie.

Le "terrorisme" d'abord dénoncé de façon manipulatoire, à la faveur des attentats du 11 septembre 2001 à New York, finit par se transformer en prophétie auto-réalisatrice avec la prise d'otages du 23 octobre 2002, dite du "Nord-Ost", dans un grand théâtre de Moscou. Celle-là même où POLITKOVSKAIA accepte de servir, à son corps défendant, d'intermédiaire entre preneurs d'otages et autorités.

Son récit est très éclairant sur la fermeture du pouvoir et le désespoir des preneurs d'otages.

Au final, je comprends mieux encore la noblesse des opposants à Poutine, héritiers d'une longue tradition russe d'opposition à l'arbitraire et à la violence du pouvoir, et l'abjection de ce qu'il représente.

Cette femme devait être assassinée. Mais elle ne sombrera pas dans l'oubli.

(Au passage, je découvre l'existence d'une récente biographie de Poutine par un certain Frédéric Pons, encensée sur babelio.com par deux compte-rendus enthousiastes. L'auteur, ancien colonel de "parachutistes de marine" (ex-troupes coloniales), collabore au "Spectacle du monde" et à "Valeurs actuelles", deux publication bien connues de l'extrême-droite française "respectable".

Petit florilège : "Comme certains commentateurs ont pu le dévoiler, ce livre n'est pas un pamphlet manichéen, procédé bien connu par chez nous, usant de misérabilisme,"d'humanisme", de paroles travesties (ex: TF1 et l'interview de Poutine) à seule fin de faire adhérer à sa vision de l'histoire le citoyen attendri jusqu'aux larmes. Ici tout est pragmatique, fourni et les affaires brulantes y sont traitées avec le détachement qui permet, à postériori, de se prémunir d'un jugement critique." (sic)

"J'ai lu une excellente critique de ce livre et je la trouve très juste. La seule que je puisse faire ou ajouter est que j'ai le sentiment que l'auteur a dû se dépêcher pour terminer son livre et le traitement de la crise ukrainienne aurait mérité une analyse plus profonde et moins sujette aux influences médiatiques. Mais sinon le livre est vraiment très juste. Pas d'idolâtrie, pas de poutinophobie basique. Juste une étude sérieuse. A recommander vivement. "

Tout cela va bien dans le sens d'une convergence internationale des extrême-droites qu'il importe plus que jamais de combattre sans merci en retrouvant le chemin d'un internationalisme progressiste.)

Publié dans Histoire

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