François RUFFIN, l'urgence sociale et Daech

Publié le par Henri LOURDOU

François RUFFIN, l'urgence sociale et Daech  (NB je ne sais pas comment cet article écrit et édité au printemps 2016 s'est retrouvé réédité au 30-11, suite à une reconfiguration de mes "catégories" de publication...)

Je viens d'aller voir "Merci patron !" au cinéma, et j'ai passé un agréable moment.

J'avais déjà acheté les deux derniers n° de "Fakir" en kiosque, mais je ne m'abonnerai pas à ce journal.

Pourtant j'ai bien ri à la lecture des 2 pages intitulées "Etat d'urgence sociale" du n°74 (février-mars-avril 2016). L'utilisation détournée des codes journalistiques appliqués au djihadisme pour parler de l'ultralibéralisme fonctionne en effet à merveille.

"Ils sont sortis de la limousine en brandissant leurs stock-options. Et ils ont tiré dans le tas !" Simultanément dans toute la France, c'est le même scénario qui se répète : des commandos de DRH investissent les usines et actionnent leurs ceintures de plans sociaux."

Cette accroche donne le ton, avec les photos assorties (la première montre E.Macron se penchant vers Christine Lagarde pour lui faire la bise, avec cette légende : "Emmanuel Macron a commencé comme esclave sexuel au FMI").

Mais au-delà de la gaudriole, quelle Histoire nous raconte Ruffin ?

Un ouvriérisme national-protectionniste opposé à celui de l'Extrême-Droite ?

Tant le film que les articles de Fakir nous parlent d'une classe ouvrière dépossédée de son travail par la rapacité du Capital, et dont la fermeture des frontières permettrait de réouvrir les usines fermées pour relancer une production traditionnelle dans le cadre national.

Pour cela, il nous rappelle l'ampleur des fermetures industrielles dans son département de la Somme avec un tableau des 30 principaux établissements du département en 1996 sur lequel ont été barrés les 8 qui ont disparu depuis. Le principal étant l'usine Goodyear d'Amiens (1650 salariés).

Selon Ruffin : "les préoccupations du peuple sont tues, interdites, même pas discutées : trente années de délocalisations n'ont même pas conduit à un débat, ne serait-ce qu'un débat, un seul, à l'Assemblée, sur le protectionnisme, les quotas d'importation, les barrières douanières, les taxes aux frontières.(...) Le désarroi populaire ne trouve pas de lieu où se dire. Où se montrer. Il est publiquement dénié. Cette violence symbolique s'ajoute à la violence économique. (...) Une volonté politique, oui, et en plus haut lieu, de laisser les ouvriers au Front national."

Débattre ? Oui, il le faut.

Mais pourquoi faut-il que Ruffin nous donne d'entrée la réponse aux questions posées : le protectionnisme, les quotas d'importation, les barrières douanières, les taxes aux frontières.

Dans le monde de Ruffin et de son gourou, Frédéric Lordon, c'est tout simple : "Dans un article de mai 2010, il revient sur une notion traditionnellement rejetée par la gauche, puis par une grande partie de la droite institutionnelle depuis que le Front national en a fait sa doctrine centrale, la notion de souveraineté en économie en prenant le cas japonais :

En rappelant que « l'histoire des XIXe et XXe siècles a donné suffisamment de raisons de se méfier de l'hypertrophie du principe national qui a pour nom nationalisme […] », il rappelle qu'en « détruisant l'idée de nation, le libéralisme détruit du même coup celle de souveraineté, en prenant bien soin, signe de sa parfaite hypocrisie, d'éviter toute reconstruction de souveraineté à des échelles territoriales élargies. »

(extrait de l'article "Frédéric Lordon sur wikipédia)

Donc, il suffirait de rétablir la souveraineté économique nationale pour résoudre tous nos problèmes ?

Cette logique national-souverainiste est partagée avec une partie de la Droite et avec l'Extrême-Droite, qui lui donnent un contenu nationaliste et xénophobe.

Faut-il donc leur disputer l'hégémonie sur ce terrain ?

C'est le pari de Lordon et Ruffin.

Mais ce pari est-il raisonnable ?

C'est ici que le bât blesse.

Outre que le terrain "national" donne à l'évidence une prime et une large longueur d'avance à l'Extrême-Droite (ce que Lordon concède implicitement en rappelant le bilan du nationalisme aux XIXe et XXe siècles), la mise en place d'une économie nationale auto-centrée implique une transition très compliquée de l'économie existante, qui ne se fera pas en un jour ni sans douleur.

Dans son tableau des principaux établissements de la Somme en 1996, Ruffin fait totalement l'impasse sur les emplois créés dans le département depuis 1996...des emplois sans doute liés à l'économie mondialisé pour beaucoup d'entre eux.

Inversement, les emplois supprimés sont justement eux aussi liés à l'économie mondialisée : ils ne produisaient pas que pour le marché national...

Si la relocalisation de la production pour des marchés de proximité est bien à l'ordre du jour, elle ne se fera pas d'un coup, mais progressivement. Et pas forcément autour d'une monnaie nationale, mais de monnaies locales complémentaires par exemple.

Pour traiter de l'urgence sociale, il faudra bien s'attaquer au pouvoir sans frein du Capital, mais avec des instruments différenciés, qui ne se limitent pas aux barrières douanières et à la monnaie nationale.

Un repli national-chauvin opposé à l'internationalisme prolétarien...et à la simple humanité ?

Un autre élément inquiétant des analyses de Ruffin apparaît à la lecture de son compte-rendu dans Fakir n° 75 (mai-juin 2016) du livre de Pierre-Jean Luizard "Le piège Daech"(La Découverte, 2015).

Le ton est déjà donné dans le titre d'appel en couverture : "Lybie (sic), Syrie, Mali...Mais que va-t-on faire dans cette galère ?"

Le compte-rendu de cet ouvrage érudit et pertinent sur les origines lointaines de Daech est plutôt bien fait...mais il y manque un élément capital : en effet on passe directement de l'invasion américaine en Irak de 2003 (dont il est bien analysé qu'elle est le fruit d'une réaction "irrationnelle (du point de vue même des intérêts de la puissance américaine)" et qu'elle s'est doublée "d'un amateurisme dans la gestion de l'occupation".) à la guerre civile en Irak de 2005-2008, produit de cette invasion, et aux dérives du pouvoir chiite face à l'extension irakienne du "printemps arabe", puis à la prise de Mossoul par Daech en 2014 avec le soutien d'"une bonne partie de la population locale".(Qu'en est-il du reste de la population ? ...)

Mais, surtout, il n'est question à aucun moment de la Syrie voisine...

Cet "oubli" est plus que fâcheux...

D'autant que la conclusion de ce compte-rendu, faussement modeste (On veut pas se la péter. On n'est que des plumitifs picards) est :"on se demande quand même : l'Afghanistan, la Libye, le Mali, la Centrafrique, et maintenant la Syrie (Tiens ? La voici enfin ?), y en a pas marre de jouer les va-t-en guerre ? On n'a pas assez de boulot chez nous ?"

Comment ne pas dire : tu te fous pas un peu de notre gueule ?

Comment ne pas lire ta fausse question comme : ne nous mêlons pas des affaires des autres, et laissons-les s'entretuer dans leur coin !

Cette vision du monde à courte vue laisse les lecteurs désarmés pour comprendre ce qui se passe et qui explique l'afflux massif des réfugiés en Europe (d'eux il n'est d'ailleurs pas question : est-ce la bonne manière de disputer l'hégémonie au Front national ?).

Au final, Ruffin ne fait qu'alimenter un poujadisme de gauche sans apporter la moindre réponse réelle aux scandales qu'il dénonce.

Publié dans social-nationalisme

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