Résister : à qui à quoi et comment ?

Publié le par Henri LOURDOU

Résister :

à qui à quoi et comment ?

Dans le tintamarre médiatique post-attentats, il est tentant de joindre sa voix à tous les docteurs yaka qui se présentent en rangs serrés.

Plutôt que d'inventer une énième réponse, faisons plutôt le tri dans celles qui nous sont proposées.

Pour nous aider, "Le Monde" a eu la bonne idée de rassembler dans son supplément "Idées" du 26 mars 2016, les contributions de 20 artistes, écrivains et intellectuels sur le thème "Résister".

Il n'est sans doute pas indifférent que la plupart des intervenants soient des femmes -6- et des hommes -14- de gauche.

Ainsi, seuls 2 d'entre eux désignent nommément un ennemi : Boualem Sansal le fait de façon très explicite : "l'islam radical, l'islam modéré comme son appoint, le salafisme, l'Arabie, le Qatar, les dictatures arabes malfaisantes". Riss, directeur de "Charlie hebdo", le fait sous forme de dessin représentant une victime d'attentat, démembrée, qui trouve encore la force, avec sa seule jambe épargnée, d'envoyer un coup de pied dans les parties à un barbu coiffé du bonnet rituel avec un livre à la main.

Ces désignations portent à discussion. D'autant que Boualem Sansal dénigre au passage le mot "résister" au motif que "résister c'est donner l'avantage à l'ennemi". Son texte est un appel aux armes : "Au stade où en est l'affaire, le seul mot d'ordre valable est "attaquer"."

Faut-il comprendre que la France doit déclarer la guerre à l'islam (même modéré), en tout cas "à l'Arabie, au Qatar et à toutes les dictatures arabes malfaisantes" ?

C'est ce que suggère sa phrase finale : "Aux armes citoyens, fomez vos bataillons..." est-il toujours l'hymne de ce pays ?"

Un seul commentaire à ce texte : l'émotion ne saurait excuser la bêtise.

De la même façon, le raccourci du dessin de Riss, conforme à la ligne éditoriale ultra-laïciste du nouveau "Charlie hebdo" (celui de Val, Charb, Biard et Riss), désigne tout musulman osant afficher sa religion dans son apparence.

Est-il besoin de préciser que ces deux façons de désigner l'ennemi nous paraissent contre-productives sous couvert d'un "courage" qui ne fait qu'accompagner les préjugés spontanés et dominants ?

La "guerre des civilisations" est en réalité le discours des jusqu'auboutistes de l'Islam radical : en se contentant de l'inverser, nos soi-disant laïques ne font que reproduire le vieil ethnocentrisme colonial.

Bien circonscrire la figure de l'ennemi est au contraire un impératif d'efficacité dans la lutte préventive contre les attentats. Et cela relève du travail de professionnels de l'enquête et du renseignement : et si on les laissait faire leur travail, au lieu de leur hurler dans les oreilles ?

Donc "résister", c'est d'abord résister à nos propres pulsions de peur, et faire parler d'abord notre raison.

Ce à quoi s'emploient, heureusement, les 18 autres intervenants.

C'est ce que fait le grand imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, dans la même page que Boualem Sansal et Riss : "Il faut d'abord résister, en tant que citoyen, à cette émotion négative qu'est la peur : le terrorisme cherche à semer l'effroi, le désordre et le chaos. Mais il faut aussi résister intellectuellement à la tentation de l'essentialisme ou de la simplification (...) Le dysfonctionnement que nous signale le terrorisme, c'est une lecture instrumentalisée du Coran (...) C'est le littéralisme qui aboutit à la violence terroriste.(...) Il appartient donc aujourd'hui à chaque communauté musulmane d'inventer des formes de pratiques et d'intégration qui sont adaptées au monde dans lequel elle vit. (...) Il faut aussi résister par l'action, par une morale active. Partir de la spécificité musulmane pour faire de l'universel dans une société plurielle. Ma fonction, en tant que théologien et imam, c'est d'avoir une parole d'apaisement."

C'est également ce qu'annonce l'écrivain Philippe Forest sous le titre : "Ne renoncer ni à la raison, ni même au sens de la mesure". Qui sont, rappelle-t-il dans le corps de son texte, "deux vertus éminemment démocratiques".

C'est donc résister, ainsi qu'y invite Serge Tisseron, "à la tentation de séparer le monde en deux", c'est-à-dire résister à la radicalisation qui désigne des coupables "par extension" et des moyens d'action disproportionnés. Avec deux contre-exemples évoqués : Eric Zemmour déclarant "sur un ton qu'il veut humoristique : Ce n'est pas Rakka qu'il faut bombarder, mais Molenbeek". " ; et Pascal Brückner écrivant qu'Angela Merkel "va sans doute permettre à des tueurs de s'installer chez nous".

Cette théorie des "complices objectifs" et cet appel à "tirer dans le tas" ont des précédents historiques fâcheux qui devraient pousser nos nouveaux intellectuels de la Droite populiste à un peu plus de retenue.

De ce caractère contre-productif des amalgames témoigne Ismaël Sidi, réalisateur, scénariste et dramaturge , belge francophone d'origine marocaine. "C'était une réelle gageure que d'exister, tout au long de mon adolescence (...) passée à Schaerbeek, le quartier perdu au Nord de Bruxelles dont on parle tellement, ces derniers temps. A l'époque pour survivre, il fallait résister à tout (...) Et un rien pouvait nous sauver : une phrase retenue d'une chanson de France Gall ("Résiste...prouve que tu existes !"), un livre trouvé au détour d'une brocante, un professeur engagé qui voyait plus loin que le bout de notre origine."

Et cette résistance-là, dit-il, l'"a sauvé".

Cet exemple nous montre que la raison ne suffit pas : il faut aussi des émotions positives qui s'opposent aux émotions négatives de la peur et de la haine.

Comme l'écrit Marie Desplechin, "Il faut une confiance risible dans l'idée qu'on se fait de soi et du monde pour opposer sa force minuscule à la force extraordinaire qui entend vous déplacer, vous forcer et vous assigner". C'est une façon de désigner l'amour de soi fondamental que les psychanalystes ont désigné sous le nom de narcissisme, et qui, élaboré convenablement, induit un rapport confiant au monde.

Car cela seul permet à la fois la curiosité et l'empathie qui permettent à la raison de s'exercer efficacement.

Et cela répond à l'interrogation d'Annette Wieviorka : "résister à quoi ?"

"Car, ajoute-t-elle fort justement, le plus difficile dans les jours que nous vivons (...) c'est bien de comprendre ce monde nouveau et mouvant dans lequel nous vivons. En ce sens, la responsabilité de nous aider à comprendre incombe d'abord aux médias et aux politiques, à leur capacité d'écouter ceux qui ont la meilleure connaissance des situations, à leur capacité d'imaginer dans la lucidité et le respect de la vérité, et de nous faire connaître ce qu'ils ont compris."

De ce point de vue, il faut prendre en compte le témoignage de Didier Daeninckx sur les dérapage électoralistes du "Front de Gauche" à Aubervilliers. Sous prétexte de s'opposer au PS, les deux principaux partis, PCF et PG, ont l'un comme l'autre instrumentalisé le communautarisme musulman le plus régressif en soutenant indirectement et subliminalement la "manif pour tous" contre le mariage gay et les positions antisémites de Soral, sous couvert de dialogue antisioniste.

Ces dérapages doivent être reconnus et dénoncés par les responsables nationaux de ces deux partis. Gagner des élections ne peut constituer une excuse à de tels errements.

Et pour terminer, il convient de rendre l'hommage qui lui est dû à la pratique d'un certain journalisme de terrain.

Et plus particulièrment à une journaliste qui l'a porté à son niveau le plus élevé : Florence Aubenas, dont le dernier reportage "A l'athénée royal d'Anderlecht" ("le Monde du 27-28 mars 2016) est en tout point exemplaire.

Car il fait preuve à la fois de distance et d'empathie, tout en mobilisant notre intelligence et notre coeur. Et il nous fait connaître ce qu'elle a compris des enjeux concernant "les racines du djihadisme belge" dans la lucidité et le respect de la vérité.

Qu'en retenir ? Que la force d'une institution éducative réside dans sa capacité d'empathie avec les élèves qui lui sont confiés alliée à la clarté et à la confiance dans l'idée qu'on se fait de soi et du monde. Car cela seul peut nourrir un vrai dialogue apaisé qui ne va pas de soi.

Et des stratégies efficaces pour y parvenir : on aime la façon dont le directeur Erik Van Den Berghe a renoncé à au buffet hallal pour les fêtes de l'établissement ("Personne ne mangeait, les uns parce qu'ils sont contre le halal, les autres craignant au contraire que ce ne soit pas du vrai halal.") : "Désormais on sert du végétarien bio".

Au-delà de cet exemple, pas forcément probant, on retient la volonté tenace de ne pas abandonner ces élèves stigmatisés par leur origine (80% de musulmans) au repli communautariste et au chômage : pour cela, une "coach socio-émotionnel" prend en charge les élèves en conflit avec leur entourage. Dans nos établissements français, les infirmières, copsy et assistantes sociale sont au contraire de plus plus spécialisés, bureaucratisés et marginalisés.

C'est sur le terrain éducatif que va se livrer la principale bataille contre l'emprise sectaire des djihadistes. Cela suppose en France un pas en avant dans la conception du métier d'enseignant qui peut moins que jamais se limiter à la froide livraison d'un savoir disciplinaire : les enjeux scolaires sont des enjeux sociaux.

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