Face aux deux France : comment agir ?

Publié le par Henri LOURDOU

Deux France :

... et l'intérêt et la façon de choisir la sienne

Hervé Le Bras, présentant aujourd'hui 31 mars son dernier livre sur France Culture, fait remarquer que l'électorat de Gauche est beaucoup plus homogène et résilient que les aléas actuels des partis ne pourraient le faire penser.

Ce qui le constitue relève à la fois de l'Histoire longue, donc d'un passé lointain, mais aussi de l'Histoire qui se fait.

De fait notre pays est bien, ainsi que le constate un observateur extérieur-impliqué, le bibliothécaire devenu journaliste Wilfred de Bruijn, "incroyablement segmenté".

L'hypocrisie du discours officiel

Dans la série documentaire qu'il vient de réaliser pour la télévision néerlandaise, "A la recherche de la France", il fait éclater l'hypocrisie du discours officiel.

Le quotidien "De Volkskrant" qui la présente (extraits traduits dans "Courrier international" du 24 mars 2016), met en cause "en partie", "l'élite française (qui) prêche en boucle le credo de la liberté, de l'égalité et de la fraternité." Car "lorsqu'on ne cesse de vous gaver de ce bel idéal et que vous vous rendez compte que les choses sont très différentes dans la pratique, la douleur ressentie est d'autant plus intense."

"En lieu et place de la liberté, on trouve une société hiérarchisée , autoritaire. En lieu et place de l'égalité, on observe une segmentation, en particulier entre Paris et les banlieues. En lieu et place de la fraternité, il existe une profonde méfiance entre différents groupes de population qui se livrent une lutte acharnée : la gauche et la droite, les villes et les campagnes, les musulmans et les non musulmans, les catholiques et les laïcs, le Front national et ses opposants." (p 18)

Que faire ?

Mais une fois constaté cela, qui n'est guère niable. Qu'en faire ?

C'est ici que je convoquerais un autre témoin. Car cet état de chose n'a rien d'une fatalité. Au contraire, il se construit, sur la base d'appui des acquis historiques de la Gauche, les conditions de rupture avec ces déterminismes sociaux : nous vivons aujourd'hui l'émergence du sujet psycho-social, comme aurait dit Gérard Mendel, l'un des premiers théoriciens de ce nouvel âge.

Dans une lumineuse interview au magazine de la CFDT ("CFDT magazine" d'avril 2016), la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, fait le diagnostic suivant :

"Les individus sont devenus interchangeables, nous sommes dans un monde de marchandisation, de chosification du sujet. L'Etat de droit, parce qu'il est sous influence néolibérale, ne voit pas qu'il détruit les sujets, et ce faisant, se détruit lui-même. Les sujets ne sont plus aptes à le protéger. Un individu qui n'est plus reconnu dans sa valeur de sujet, soit il dépérit, il est dépressif, il ne va plus voter, soit il entre dans un phénomène de ressentiment, et il va stigmatiser l'autre : les chômeurs, les migrants...La politique ne l'intéresse plus, il se tourne vers des courants fascisants ou populistes".

Ces dérives nous les voyons bien à l'oeuvre.

Mais qu'est-ce qui peut s'y opposer ?

La réponse ne peut que réjouir un disciple de Mendel : "L'individuation, c'est à dire la construction du sujet. C'est donner au sujet le sentiment qu'il a un peu de prise sur sa vie (nous serions quant à nous plus affirmatifs : c'est rendre conscience au sujet du pouvoir qu'il peut tirer de ses actes). Nous n'avons pas d'égalité de naissance. La seule manière de vivre un tout petit peu (pourquoi toujours ce "peu", alors que subjectivement il représente tant ?) notre égalité, c'est d'avoir chacun la même capacité de transformer la vie collective. "

Saluons cependant la conséquence pratique que C.Fleury tire de son analyse : "Je milite pour le revenu universel, car le travail ne doit pas être réduit à la survie, je plaide pour des temps citoyens payés par l'entreprise ou l'administration et dédiés à l'exercice de la citoyenneté. Il faut inventer un deuxième âge de l'Etat-providence."

Et sachons voir, comme elle, que ce mouvement de réappropriation de l'actepouvoir, pour parler mendélien, est déjà à l'oeuvre :

"Il n'y a pas du tout de dépolitisation de la société. Par des engagements associatifs, par l'économie sociale et solidaire, par le fait d'être un aidant familial, les gens développent mille et une façons de faire de la politique, ils rénovent leur mode de vie, fonctionnent différemment, avec des circuits courts, sans aucune envie de massifier ou de généraliser leur modèle. On assiste à l'émergence d'une société civile active, compétente et connectée" (ibidem, p 29).

La question posée est celle du débouché institutionnel de ce mouvement : c'est bien le sommet de la pyramide qui est en crise, pas la base.

Il s'agit bien de faire converger dans une offre électorale convaincante toutes ces pratiques et ces aspirations qui dessinent la Gauche réelle.

L'expérience des dernières années nous montre que ce n'est pas par la rupture de l'offre, comme l'a tenté en vain depuis 2012 le Front de Gauche, mais par le rassemblement sur des bases nouvelles des forces existantes que se construira l'offre politique potentiellement majoritaire à Gauche.

Plus que jamais, je le crois, seule une Primaire de toute la Gauche et des écologistes peut créer les conditions de ce rassemblement.

Publié dans unir les gauches

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