Cohn-Bendit : arrêter les conneries, mais lesquelles ?

Publié le par Henri LOURDOU

Daniel Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo

Et si on arrêtait les conneries

Dans ce livre récemment paru (Fayard, février 2016, 194 p ) Daniel Cohn-Bendit, épaulé par l'ancien journaliste du Nouvel Obs Hervé Algalarrondo, plaide pour "une révolution politique".

Je ne suis pas souvent en désaccord avec Daniel Cohn-Bendit. Je pense qu'il a eu souvent politiquement raison, y compris contre son propre camp.

Mais je vais ici pointer un désaccord qui n'est pas mince.

Il s'agit de savoir si une coalition Droite-Gauche comparable à la grande coalition CDU-SPD actuelle en Allemagne est nécessaire et possible demain en France.

Je pense que non, et je vais tenter de justifier pourquoi. Mais auparavant je vais d'abord partir des points de convergence que nous avons sur l'analyse de la situation qu'il développe. Et je vais enfin, et pour terminer, tracer une alternative à la solution que lui et son complice proposent pour sortir de l'indéniable "malaise français".

Convergence : pourquoi le système politique français est malade.

Tout d'abord à cause de la place privilégiée qu'il accorde à l'élection présidentielle.

Celle-ci suppose en effet qu'une majorité législative (à l'Assemblée nationale au moins) se dégage naturellement de la victoire d'un candidat à l'élection présidentielle.

Or nos deux essayistes ont beau jeu de faire remarquer que les majorités législatives issues des élections de 2002, 2007 et 2012 reposent sur un effet pervers accentué par le mode de scrutin choisi.

Effet pervers : la démobilisation du camp battu aux présidentielles et la surmobilisation du camp vainqueur. Toutes les analyses le confirment : les électeurs de Gauche ont boudé les législatives de 2002 et 2007, ceux de Droite celles de 2012. Inversement les électeurs de Droite se sont mobilisés en 2002 et 2007, et ceux de Gauche en 2012.

Effet accentué par le mode de scrutin : majoritaire et uninominal, il favorise uniquement le candidat arrivé en tête dans une circonscription.

Résultat, comme il est rappelé dans le livre : en 2002, les candidats du parti du Président – qui n'avait recueilli que 19,9% des voix au 1er tour- représentent 63,3% des députés élus ; en 2007, avec 31,2% des voix au 1er tour pour le Président, son parti obtient 55,5% des sièges; en 2012 enfin, avec 28,6% des voix au 1er tour de la Présidentielle, le parti du Président obtient 50,3% des sièges.

Ceci est le résultat de la "lourde faute de 2001", la réforme constitutionnelle qui a raccourci le mandat présidentiel à 5 ans...et décidé de placer les élections législatives après l'élection présidentielle (p 43-61) sans faire la moindre place à la proportionnelle.

Résultats : la "représentation nationale" est faussée par une majorité en grande partie virtuelle, et en tout cas fort fragile. Le débat politique devient de plus en plus irréel entre une majorité qui se veut monolithique et une opposition qui devient systématique, alors qu'il existe des contradictions au sein de la majorité comme au sein de l'opposition.

Le "pays réel" tend donc de plus en plus à s'opposer au "pays légal" dans des conditions où l'affrontement tend à la fois à se radicaliser et à se démultiplier. En un mot : c'est le bordel, et plus personne n'y comprend rien.

Or il y a bien des clés pour comprendre ce qui se passe : les clivages du "pays réel" correspondent bien à des enjeux et des positionnements profondément enracinés dans la société.

Redonner sens à ces clivages est bien la priorité, en leur donnant ainsi la possibilité de s'exprimer de façon lisible et compréhensible par le plus grand nombre.

Et c'est ici que pointe la divergence.

Divergence : où se trouve aujourd'hui le clivage politique majeur dans la société française ?

La grille d'analyse de Cohn-Bendit/Algalarrondo est fondée sur l'opposition entre partis modérés, libéraux (au sens politique d'attachés aux libertés individuelles) et pro-européens d'une part, et partis extrêmistes, autoritaires et souverainistes d'autre part.

Soit, très concrètement, LR, UDI-Modem, PS, PRG et écologistes d'un côté; et FN, Front de Gauche et NPA-LO de l'autre.

Or, cette grille ne fonctionne (et encore...on y reviendra) que sur un seul enjeu : celui de la construction européenne, à laquelle Cohn-Bendit a voué sa vie politique.

Sur tous les autres sujets, l'opposition pertinente reste l'opposition Droite/Gauche issue de toute l'Histoire politique française depuis 1789.

Que ce soit le social (place respective du Droit du Travail et du Droit des affaires), la sécurité (place respective de la prévention et de la répression, des libertés et du pouvoir des institutions policière et militaire), l'immigration (politique d'accueil et d'égalité des droits ou fermeture et restriction des droits des immigrés) ou même l'écologie (principe pollueur-payeur ou défense des pollueurs au nom de la libre entreprise et de la croissance économique).

Dans tous ces domaines, on peut le vérifier tous les jours, et même actuellement quand la Gauche de gouvernement fait d'énormes concessions à la Droite, les oppositions concrètes qui se manifestent réactivent toutes ce fameux clivage Gauche/Droite.

On vient encore de le voir à propos de deux projets de réforme constitutionnelle : celui très médiatisé, concernant la déchéance de nationalité et l'état d'urgence, comme celui, beaucoup moins connu, portant sur la réforme du Conseil Supérieur de la Magistrature.

Dans les deux cas, la majorité sénatoriale de Droite a tenu à radicaliser dans son sens les projets adoptés par la majorité de Gauche de l'Assemblée. En réservant la déchéance de nationalité aux binationaux, et en limitant l'indépendance du Conseil Supérieur de la Magistrature.

En réalité, c'est le refus actuel du tandem Hollande/Valls d'assumer ce clivage qui aujourd'hui démobilise, divise et radicalise la Gauche, tout en légitimant la montée de l'Extrême-Droite : on l'a vu sur la déchéance de nationalité, on le voit sur le projet de loi Travail, et aussi ajouterai-je sur la question des réfugiés ou sur celle de GPII (Grands Projets Inutiles Imposés) comme l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou le barrage de Sivens.

Dans ce dernier cas, on fera observer, avec raison, que ces GPII divisent la Gauche : et en effet, ils sont pour moi d'autant plus intéressants qu'ils portent sur une question qui est en train de reconfigurer de façon importante l'identité de la Gauche. Et qui met en porte-à-faux la représentation de Daniel Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo.

La question écologique remet en cause le paradigme productiviste, extractiviste et croissanciste de la Gauche. Et par effet domino, c'est également la vision autoritaire et souverainiste qui est également mise en crise.

Daniel Cohn-Bendit a tort de négliger la forte évolution sur tous ces sujets qui est en train de travailler les différentes composantes du Front de Gauche, tout comme le PS et le PRG. A travers l'entrée écologique, c'est toute la Gauche qui est en train de muer.

Quelles stratégies politiques ?

Parallèlement, les stratégies politiques des différents partis de Gauche sont en crise. Le PS est tiraillé entre un projet Vallsien de recomposition au Centre, rejetant la Gauche de Gauche et les écologistes pour rallier une partie du Centre-Droit voire de la Droite sur des bases bonapartistes, et un projet de reconstitution de l'union des Gauches et des écologistes qui peine à trouver son porte-parole. Le Front de Gauche est carrément divisé entre la stratégie bonapartiste de Mélenchon du recours hors partis à une homme providentiel et la recherche d'une nouvelle union des Gauches et des écologistes dont le centre de gravité reste hypothétique. Quant à EELV, le ravage causé par le ralliement d'Emmanuelle Cosse au gouvernement Valls 3 pousse au débat entre 3 hypothèses : le ralliement au projet Valls (très minoritaire), le repli identitaire sur une écologie dégagée du clivage Droite/Gauche autour du projet d'une candidature Hulot, et la recherche là aussi d'une union des Gauches et des écologistes.

A Droite, et au Centre, le débat est tout aussi incertain : la décision récente de l'UDI de se retirer du processus de Primaire montre la difficulté de LR à rassembler, alors que les principaux candidats à cette Primaire voient affluer les challengers, et le petit parti souverainiste de Dupont-Aignan émerger. La question du rapport à un FN qui plane dans les sondages à 28% est posée. Faut-il abonder dans son sens, raciste, autoritaire et souverainiste ou préserver le libéralisme et l'européanisme qui constituent pourtant un marqueur essentiel permettant en cas d'urgence de constituer cette grande coalition que Cohn-Bendit appelle de ses voeux ? La question est loin d'être tranchée.

Une porte de sortie ? La Primaire des Gauches et des Ecologistes

Dans cette situation marquée par l'incertitude et les débats tous azimuths, la nécessité d'une boussole fiable ne s'est jamais autant fait sentir.

C'est elle qui nous permettra de trancher bien des débats, et de couper court à de faux débats.

Il me semble que cette boussole est l'ensemble des valeurs que nous entendons défendre.

Mettre ces valeurs en avant permet de voir que le gouvernement Valls mène une politique qui emprunte beaucoup à des valeurs opposées, qui sont celles portées par la Droite. C'est le cas sur la sécurité, comme sur l'immigration, deux thèmes d'ailleurs toujours associés par l'Extrême-Droite.

L'accent mis unilatéralement sur les mesures autoritaires, et l'absence de contrôle sur l'action des forces de police, au détriment des libertés, tout comme les mesures suspicieuses et restrictives prises à l'encontre des étrangers font typiquement de ce gouvernement un succédané de l'Extrême-Droite, que celle-ci aspire du coup légitimement à remplacer par l'original plus musclé.

A l'opposé, un rassemblement des Gauches et des Ecologistes pourrait s'appuyer sur la prise au sérieux de notre devise républicaine.

Liberté : c'est la défense intransigeante des libertés individuelles et de l'Etat de Droit.

Egalité : c'est la défense tout aussi intransigeante des droits des minorités opprimées en raison de leur différence, des étrangers aux LGBT; mais aussi des majorités maltraitées par les pouvoirs établis : salariés, femmes.

Fraternité :c'est la défense du principe de solidarité, notamment par l'impôt, et le refus de la violence comme mode de traitement des conflits.

Ces trois valeurs de base sont un puissant outil de rassemblement Elles pourraient à elles seules légitimer l'existence d'une Primaire des Gauches et des Ecologistes. Mais il s'y ajoute une autre considération : la nécessité de préserver les chances d'une présence au 2d tour de la présidentielle de 2017 face à des sondages catastrophiques qui placent la Droite et l'Extrême-Droite en tête au 1er tour.

La Primaire des Gauches et des Ecologistes : à quelles conditions ?

Cette Primaire, beaucoup disent la souhaiter, mais on ne la voit guère avancer. Pourquoi ?

Un point me semble fondamental : on a vu que la source du malaise politique est le couplage entre la présidentielle et les législatives au scrutin majoritaire uninominal. Il y a donc un pré-requis au rassemblement : l'engagement à l'adoption du scrutin proportionnel aux législatives comme point incontournable d'une candidature unique de la Gauche aux présidentielles.

Ce point une fois acquis publiquement et clairement, la dynamique pourrait se mettre en marche avec pour corollaire l'adoption d'un contrat de législature entre tous les partenaires du rassemblement. On sortirait ainsi enfin de la "monarchie républicaine" accordant tout le pouvoir au Président. On aurait enfin droit à un vrai débat politique intéressant les citoyens et donc les mobilisant.

Et dans ce débat, il me semble que devrait émerger l'idée que la Gauche d'aujourd'hui ne peut s'appeler qu'écologie.

Publié dans unir les gauches

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