Sortir de la violence : plaidoyer pour l'inattendu

Publié le par Henri LOURDOU

Sortir de la violence

(Plaidoyer pour l'inattendu)

Philippe BRETON "Une brève histoire de la violence" (JC Béhar, 2015)

Lou MARIN "Camus et sa critique libertaire de la violence" (Indigene-éditions, 2011)

Svetlana ALEXIEVITCH "La fin de l'homme rouge" (Actes Sud, 2013)

Maryline BAUMARD et Caroline MONNOT "A Calais, la tentation du pire"(Le Monde", mardi 9 février 2016).

Abram de SWANN "L'originalité du mal"(entretien au "Monde des Livres" du vendredi 5 février 2016).

Edgar MORIN "Attention au vichysme rampant"(entretien à "Siné mensuel", février 2016).

Sortir de la violence ? Ce type est sur son petit nuage ! Et pourtant, si : malgré les apparences et la précipitation des événements récents violents, je pense que c'est bien là l'enjeu de notre époque.

Et pourtant, au moment où j'écris ces mots, les bombardements russes appuient l'offensive des troupes de Bachar El-Assad, faisant fuir des dizaines (peut-être des centaines) de milliers de réfugiés d'Alep; réfugiés dont le gouvernement d'Ecep Tayip Erdogan monnaye l'accueil auprès des gouvernements européens, moyennant leur silence pudique face au massacre des Kurdes que mène son propre gouvernement (une manifestation de soutien aux kurdes vient d'être violemment réprimée à Paris).

De sinistres "ratonnades" contre les réfugiés se multiplient à Calais, avec la bénédiction d'un ancien général de la Légion étrangère, arrêté pour manifestation illégale, mais sans doute bientôt libéré avec l'auréole du martyr...

Un Premier ministre nous affirme que "essayer d'expliquer c'est déjà excuser", justifiant ainsi l'intolérance et la violence islamophobes et xénophobes face aux attentats de janvier et novembre 2015 et aux agressions sexistes du 31 décembre à Cologne.

Hé bien, malgré tout cela, les lectures pré-citées m'incitent à dire : non seulement nous devons, mais aussi nous pouvons sortir de la violence.

Philippe BRETON "Une brève histoire de la violence" (JC Béhar, 2015)

Ce petit ouvrage (116 pages) est très précieux par l'approche inédite qu'il opère d'un phénomène peu abordé dans sa globalité.

Qu'en retenir ?

Tout d'abord que le niveau de violence à l'échelle de l'Histoire de l'Humanité est en net recul, il s'appuie pour cela sur les données statistiques et sur le concept socio-historique élaboré par le sociologue Norbert Elias de "civilisation des moeurs". Celui-ci s'applique de façon évidente aux deux pratiques de violence entre humains les plus anciennes : l'anthropophagie et l'esclavage. Deux pratiques aujourd'hui universellement condamnées.

Mais tout aussitôt que ce progrès est fragile et menacé par le retour des mécanismes producteurs de violence : l'éducation violente des enfants qui contrecarre l'empathie spontanée avec ceux qui souffrent, et l'engrenage des vengeances et contre-vengeances qui entretient des cycles longs en s'appuyant sur ce que l'auteur baptise des "ondes traumatiques" nées d'épisodes de violence extrême.

Lou MARIN "Camus et sa critique libertaire de la violence" (Indigene-éditions, 2011)

De cette "civilisation des moeurs" qui répugnent de plus en plus au recours à la violence, Camus fut un des témoins les plus représentatifs.

Engagé dans la Résistance à l'occupation nazie et au gouvernement vichyste, Camus met cependant en question l'un des lieux communs du marxisme alors en vogue : celui de la "violence accoucheuse de l'Histoire", selon la formule de Engels.

Son soutien constant à tous les "objecteurs de conscience", son appel à une "trêve civile" en Algérie relèvent d'un même souci : mettre des bornes à la violence, à défaut de l'empêcher.

Avec la claire conscience des effets pervers d'une violence banalisée, voire sacralisée.

D'où sa célèbre phrase dont je n'ai pas retrouvé les termes exacts mais qui dit ceci : Chaque fois que les opprimés usent de violence, il font un pas dans le camp des oppresseurs.

Et c'est bien ce qu'illustre hélas le destin de la Révolution soviétique, comme le montre le livre suivant.

Svetlana ALEXIEVITCH "La fin de l'homme rouge" (Actes Sud, 2013)

Cet ouvrage saisissant ne peut laisser le lecteur indifférent. Comme dans son premier ouvrage ("La guerre n'a pas un visage de femme", 1985, traduction française 2004, Presses de la Renaissance), c'est un recueil de témoignages personnels derrière lesquels l'auteur s'efface, tout en les mettant en forme et en scène, ce qui n'est pas rien.

Tout l'intérêt réside dans la variété des points de vue ainsi retranscrits. Car la synthèse explicite est laissée à l'appréciation du lecteur.

Au-delà des généralités sur "l'âme russe", on voit bien que le dénominateur commun de tous ces points de vue souvent opposés (il y a les nostalgiques de l'URSS et ceux qui la condamnent absolument) est l'omniprésence de la violence, que ce soit avant ou après l'implosion de l'URSS.

Cela nous renvoie aux mécanismes producteurs de violence évoqués plus haut, ainsi qu'à la théorie des "ondes traumatiques" (et quelle "onde traumatique" fut la succession de la Grande Terreur stalinienne et de l'occupation nazie !).

Pour la Russie, la violence n'a pas commencé en 1917. Mais force est de reconnaître qu'elle a connu une poussée phénoménale à partir de cette date, et tout d'abord avec les 3 ans de guerre civile de 1918 à 1921. Période qui laissa le pays exsangue, mais aussi introduisit dans les moeurs cette "brutalisation" théorisée par l'historien anglais George L.MOSSE dans son livre "De la Grande guerre au totalitarisme, la brutalisation des sociétés européennes" (Hachette, 1999). Un concept et une oeuvre largement tenus à l'écart par les historiens français, ainsi que le rappelle Stéphane Audoin-Rouzeau dans un article d'hommage posthume (Annales ESC, 2001/1 , p. 183-186.)

Il n'est pas indifférent non plus de constater que l'éducation soviétique fut, comme l'éducation française (ainsi que le rappelait G Mendel dans ses ouvrages : voir "La révolte contre le Père", 1968, p 149-163, pour la France), une éducation basée sur la frustration, l'humiliation et la violence sur les éduqués. Un des mécanismes les plus puissants d'entretien de la violence dans les rapports sociaux.

Bref, toutes les conditions d'une perpétuation d'une violence sociale endémique sont ici réunies.

Et pourtant, malgré cela, persiste la petite flamme d'une "autre Russie". Celle qui manifesta contre la réélection truquée de Poutine en 2012 n'est pas tombée du ciel.

Elle puise dans cette longue tradition des intellectuels "occidentalisés" depuis l'époque des Lumières, mais aussi abreuvée à la source d'un christianisme prenant au sérieux le message des Evangiles. Il est en effet fascinant de constater la fausseté de l'opposition pourtant récurrente entre slavophiles christianisants et occidentalistes athées,fausseté qu'on peut appréhender à travers deux textes passionnants bien qu'anciens : le roman de Sophie KOVALEVSKAÏA "Une nihiliste"(1890), Phébus Libretto, n°512, 2015; et l'article de Victor SERGE "L'esprit révolutionnaire russe" (1919), in "Mémoires d'un révolutionnaire et autres écrits politiques (1908-1947)", Bouquins, 2001, p 43-61.

Dans les deux cas apparaît une forme d'idéalisme intraitable qui a beaucoup à voir avec la notion chrétienne de sainteté.

La question posée est bien celle du rapport entre cette Russie minoritaire et la Russie majoritaire : et c'est ici qu'intervient la "civilisation des moeurs" que produit à l'insu de son plein gré la mondialisation capitaliste.

Car c'est bien de cette face cachée de la mondialisation qu'il convient de parler. Le flot des images, des sons et des informations que véhicule le réseau mondial ne comporte pas que de la violence, mais aussi les représentations, jusque-là inaccessibles aux victimes de la violence banalisée, d'un quotidien pacifié.

On ne doit pas négliger la puissance de la douceur, car elle répond à un besoin fondamental et spontané de l'être humain. Et l'on voit d'ailleurs pointer sa nostalgie dans toutes les sombres histoires rapportées par Svetlana ALEXIEVITCH.

Maryline BAUMARD et Caroline MONNOT "A Calais, la tentation du pire"(Le Monde", mardi 9 février 2016).

Abram de SWANN "L'originalité du mal"(entretien au "Monde des Livres" du vendredi 5 février 2016).

Edgar MORIN "Attention au vichysme rampant"(entretien à "Siné mensuel", février 2016).

Je terminerai donc ce plaidoyer par un arrêt sur l'actualité.

Tout d'abord, le terrible constat d'une radicalisation à l'extrême-droite d'une partie de la population calaisienne. Il y a donc aujourd'hui à Calais des commandos pratiquant les "ratonnades" comme aux pires moments de la guerre d'Algérie. Des réfugiés sont passés à tabac pour le simple fait qu'ils sont des réfugiés.

Cela provient d'abord d'une situation délibérément créée par le gouvernement : elle a deux dimensions. D'une part les obligations que la France s'est créée par le traité du Touquet (2003) avec le Royaume Uni d'empêcher tout passage de personne sans visa par le tunnel sous la Manche...alors que le Royaume Uni n'en délivre qu'au compte-goutte aux demandeurs d'asile ! Et d'autre part la politique du gouvernement français de ne créer aucune structure d'accueil et d'hébergement depuis la fermeture par N.Sarkozy du centre de Sangatte en 2002. D'où l'apparition des fameuses "jungles", régulièrement démantelés et repoussées toujours plus loin de l'accès au tunnel à Sangatte.

Tout cela génère bien sûr trafics et combines de survie, alimentant un climat de violence entre réfugiés, et avec les riverains des "jungles".

Mais cela ne suffit pas à expliquer les "ratonnades". Car si certains Calaisiens ont choisi de taper sur tous les réfugiés, d'autres ont choisi au contraire de les aider.

Et il faut ici convoquer les analyses d'Abram de SWANN portant sur "les régimes génocidaires et leurs hommes de main" ("Diviser pour tuer", Seuil, 2016).

En effet le constat historique est que ce ne sont pas seulement les circonstances qui font les bourreaux. Dans les mêmes circonstances, certains mettent la main à la pâte sans rechigner, alors que d'autres pratiquent le refus.

Qu'est-ce qui distingue les uns des autres ?

L'analyse d'Abram de SWANN vaut d'être citée.

"les bourreaux diffèrent sous trois angles.

Primo, s'ils ont bien une conscience morale (...) c'est une conscience réduite à un cercle très restreint. Au-delà de ce cercle, ils ne connaissent pas d'obligation morale.

Secundo, ils n'ont pas l'idée que ce qui leur arrive résulte en partie de leur choix ou de leurs actions : ça leur arrive...Ils ne se voient pas comme les auteurs de leur vie.

Tertio, on constate chez eux une absence de toute empathie (...)

La première phase de la vie, la petite enfance est à cet égard fondamentale, fondatrice même."

Et en effet on retrouve ici la question primordiale de l'amour donné et reçu lors de cette période décisive de la vie, qui fonde la capacité de relations sociales non-violentes, à partir de ces trois savoir-être : la morale universelle, l'autonomie et l'empathie à la souffrance de l'autre.

Ces savoir-être sont fort heureusement de plus en plus répandus. Et c'est ce qui fonde pour finir l'optimisme "improbabologique" d'un Edgar MORIN. Car après avoir mis en garde contre le "vichysme rampant" qui gagne la société française, et fait le constat que "Nous sommes dans une époque de creux, de régression totale dans tous les sens. Alors il faut traverser cette époque en résistant autant qu'on peut", il conclue en évoquant "l'inattendu" : "le pire peut arriver, mais le pire n'est pas sûr. On est obligé de vivre dans l'incertitude de façon tonique et positive (...) Il faut rester du côté des forces d'amour."

Publié dans Histoire, politique

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