Jaurès père et fils : liberté et fatalité

Publié le par Henri LOURDOU

Jean JAURÈS (1859-1914), Louis JAURÈS (1898-1918) :

Liberté et fatalité.

J'ai découvert récemment que le fils unique de Jean JAURÈS est mort au front lors de la guerre que son père a voulu empêcher.

Un roman lui a été en effet consacré : "Soldat Jaurès" de Jean-Emmanuel DUCOIN (Fayard, 2015, 223 pages).

Ce roman est un peu trop centré sur l'auteur à mon goût, selon la nouvelle mode de "l'autofiction".

Cependant, j'y ai appris des choses précieuses. Notamment le conflit de valeurs qui opposait Jean Jaurès à son épouse, d'origine plus bourgeoise que lui, attachée à la religion et aux conventions sociales, bref conservatrice.

Un conflit qui a selon toute vraisemblance touché leur fils, né en août 1898. Donc âgé de 16 ans à la mort de son père.

Et qui donc explique sans doute son engagement dans l'armée, dès ses 17 ans, pour faire une guerre que son père a voulu jusqu'au bout empêcher (ce qui l'a fait traiter dans des termes hystériques et haineux qu'on a bien oubliés, de "traître à la Patrie" par les milieux conservateurs, parmi lesquels un certain Charles Péguy, qui ont armé la main de l'assassin).

Ainsi, alors que le père a exercé jusqu'au bout sa liberté, le fils est tombé du côté de la fatalité. Leurs deux morts ont un sens rigoureusement opposé, ce qui ajoute à la tragédie.

La mémoire disputée de Jean JAURÈS

Les "socialistes d'Union sacrée" ont voulu l'annexer à leur choix de ralliement à une guerre "de Défense nationale".

Les pacifistes au contraire ont souligné sa volonté de lutter jusqu'au bout contre la guerre.

A cet égard, le roman de J-E DUCOIN rappelle utilement la dernière prise de position de JAURÈS.

En effet celui-ci a rencontré, le jour de son assassinat, ce fatal 31 juillet 1914, le sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Abel FERRY (neveu de Jules). Celui-ci a rapporté dans ses "Carnet secrets", publiés en 1957, bien après sa mort en 1918, la teneur de leur entretien, et l'analyse qu'il en a fait :

"Voici les notes que j'avais prises pendant qu'il parlait : "Vous êtes les victimes d'Iswolsky (ambassadeur de Russie à Paris, fervent partisan de la guerre) et d'une intrigue russe; nous allons vous dénoncer, ministres à la tête légère, dussions-nous être fusillés." Je mets en fait que si Jaurès avait pu le lendemain matin dans son journal la développer, cette affirmation eût eu, en Angleterre, un tel retentissement que peut-être celle-ci, au moins dans les premiers jours, ne se fût pas prononcée pour la France, et qu'il eût brisé, en France-même, cette unité nationale qui allait se faire autour de son cercueil." ("Soldat Jaurès", p 110-111)

Liberté ou fatalité ?

Cette analyse va clairement contre deux visions de l'Histoire.

Celle des soi-disant "pragmatiques" du mouvement ouvrier, qui ont choisi, dès le 1er août 1914, la voie de la collaboration (à certains égards fructueuse, il faut bien l'avouer, pour une partie de la classe ouvrière : celle qui a bénéficié des "affectations spéciales" à l'Arrière) avec les pouvoirs publics dans le cadre de "l'Union sacrée".

Mais aussi celle des marxistes dogmatiques pour lesquels le jeu des rivalités impérialistes amenait fatalement à la guerre, indépendamment des prises de position individuelles.

Autrement dit contre les deux camps, "réformiste" et "révolutionnaire" qui ont divisé et en partie stérilisé le mouvement ouvrier après 1920.

Il faut dire et redire que la responsabilité personnelle en politique joue un rôle décisif.

Que ni ceux qui "suivent le vent", tel Jouhaux, leader de la CGT dans son fameux discours d'abdication sur la tombe de Jaurès, ni ceux qui se réfugient derrière le déterminisme socio-économique, et alimentent au passage une vision complotiste de l'Histoire, n'ont de vraies bonnes raisons de le faire.

De 1914 à 2016

Et ceci alors même que, comme à l'été 1914, la pression dominante et la peur emportent les convictions mal affermies, et poussent par exemple le fils d'un pacifiste à s'engager dans une guerre qu'il a voulue empêcher, par un sens de l'honneur mal placé.

Nous vivons aujourd'hui un tel contexte : le chantage à l'unité nationale face au terrorisme, recouvre, comme en 1914, les pires régressions autoritaires, xénophobes et racistes.

Plaçons notre honneur à la bonne place. Résistons-y.

Publié dans Histoire

Commenter cet article