Après Cologne : sortir du piège

Publié le par Henri LOURDOU

Après Cologne : sortir du piège

J'avais prévu de revenir sur l'article de Kamel Daoud et les réactions qu'il a suscité, quand je suis tombé sur la mise au point d'Aude Lancelin de "l'Obs" intitulée "La gauche dans le piège de Cologne" : http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20160218.OBS4920/la-gauche-dans-le-piege-de-cologne.html

Elle dit mieux que moi le dilemme face auquel je me suis trouvé en tant que porte-parole d'un groupe local d'EELV.

Tout d'abord : en parler ou pas ? J'ai choisi d'attendre d'avoir suffisamment d'informations sûres sur ce qui s'était passé, tant je percevais la force des fantasmes à l'oeuvre dans cette affaire.

Ensuite : sur quoi mettre l'accent ? J'ai choisi de tenter de tenir la balance égale entre le droit des femmes au respect de leur intégrité, et le droit des réfugiés à être accueillis. Mais dans un contexte où le premier de ces droits est à l'évidence instrumentalisé pour dénier le second.

Cela supposait à la fois d'éviter le déni et de tenter une explication. D'où le titre choisi et l'argumentaire suivant :

Incidents de Cologne :

ni tabou, ni amalgame.

Défendons le droit des femmes à l'espace public

Il était indispensable d'en savoir le plus possible sur ce qui s'est passé à Cologne dans la nuit de la Saint Sylvestre.

Aujourd'hui les faits semblent clairement établis. Il y a bien eu agression sexuelle collective de la part de jeunes hommes d'origine maghrébine, essentiellement algérienne et marocaine, contre les femmes qui arrivaient de la gare de Cologne et se trouvaient donc confrontées à une foule exclusivement masculine les transformant en proies sexuelles.

Cette situation est inacceptable. Il s'agit d'une grave atteinte à la dignité des personnes. Les plaintes déposées par des centaines de femmes sont justifiées, et cela ne mérite pas discussion.

La question de l'origine de ces agressions, un temps discutée (s'agissait-il d'une agression organisée et planifiée dans le cadre d'une stratégie de confrontation de la part du djihadisme armé ?), ne se pose plus. Il s'agit bien d'un mouvement spontané, né de pulsions malsaines, et basé sur une vision dévalorisante des femmes, réduites à des objets sexuels.

Pour autant, on ne saurait céder aux amalgames.

Tout d'abord, ces agressions ne sont pas liées à l'afflux des réfugiés, très majoritairement d'origine syrienne.

Ensuite, ces agressions sont sans commune mesure avec les agressions "ordinaires" encore malheureusement subies par trop de femmes, y compris en France, dans l'espace public.(PS Je m'aperçois à relecture du caractère trop elliptique et donc potentiellement ambigu de cette phrase : En fait je voulais dire qu'il ne fallait pas minimiser les agressions de Cologne en les comparant aux agressions "habituellement" subies par les femmes ).

Elles posent en fait le problème d'une régression en cours du statut des femmes dans les pays d'Afrique du Nord, à l'exception peut-être de la Tunisie, sous l'effet de la répression politique qui, en supprimant les libertés pour tous, font des femmes la "soupape de sûreté" de l'oppression. Elles constituent le seul objet de pouvoir d'hommes réduits à la passivité par la brutalité du pouvoir.

Combattre pour la liberté des femmes dans ces sociétés et leurs diasporas, c'est du même coup combattre les cliques mafieuses du pouvoir militaire algérien et du pouvoir royal marocain, comme du pouvoir militaire égyptien et des milices libyennes. Seuls ceux et celles qui mènent ce double combat méritent notre soutien.

20 janvier 2016.

En écrivant et publiant le communiqué ci-dessus, je n'étais pas totalement sûr de moi : avais-je bien mis l'accent sur ce qui était le plus juste à dire dans le contexte présent ?

Aussi ai-je complété ce premier communiqué par un second :

Accueillir les réfugiés :

c'est nécessaire et c'est urgent

Des milliers d'enfants qui cheminent sur la route des réfugiés entre la Turquie et l'Europe du Sud-Est risquent de mourir de froid dans les quinze jours, a annoncé mardi 19 janvier l'Unicef.

Il est plus que jamais le moment que des voix s'élèvent pour exiger de nos gouvernants, et n'en déplaisent aux amateurs de sondages, qu'ils ouvrent les frontières à tous ceux qui fuient la guerre en Syrie et la misère dans les camps turcs, libanais ou jordaniens surpeuplés.

C'est nécessaire et c'est urgent.

7 février 2016.

En ce 22 février où j'écris ces lignes, nous sommes à la fois en plein recul de la solidarité européenne sur l'accueil des réfugiés (le sommet européen des 19-20 février ne s'est quasi consacré qu'à l'accord avec le gouvernement britannique pour éviter le "Brexit", au détriment de l'autre point pourtant plus urgent : éviter la fermeture en cascade des frontières entre la Grèce et les autres pays de l'UE et mettre en place une vraie politique commune d'accueil), et en pleine polémique autour de l'analyse des agressions de Cologne (avec la parution dans "le Monde" daté du 20-21 des deux textes d'Adam Shatz, essayiste et journaliste américain, et de Kamel Daoud, qui annonce son retrait du journalisme).

Ces deux derniers textes m'ont beaucoup touché, car ils parlent très justement du manichéisme qui monte dans l'espace politico-médiatique. Et ils témoignent d'une sensibilité qui m'est très proche.

Il n'en demeure pas moins que la question politique qui est posée est celle de la juste attitude face à la vague de réfugiés qui se pressent aux portes de l'Europe.

Pour bien la poser il faut en effet, prendre la question sous deux angles.

D'une part l'angle économique de la capacité d'accueil des sociétés concernées.

Et d'autre part l'angle culturel de la volonté de coexistence et d'intégration égalitaire de ces sociétés.

Pouvons-nous accueillir tous ces réfugiés ?

Pour répondre à cette question, je partirai d'une Infographie tirée du numéro spécial de la revue "XXI" juste paru et intitulé "Les déracinés". Elle conclue un reportage-photo très éclairant d'Ivor Prickett intitulé "L'exode des Syriens".

Les chiffres que je vais citer sont issus du HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés de l'Onu) à la date de début décembre 2015.

Celui-ci recense 4 millions de réfugiés syriens.

Voici la liste des 17 principaux pays d'accueil par ordre décroissant :

1 Turquie : 2 291 900

  1. Liban : 1 070 189

  2. Jordanie : 632 762

  3. Serbie : 276 211

  4. Irak : 244 527

  5. Allemagne : 184 053

  6. Egypte : 123 585

  7. Suède : 102 870

  8. Hongrie : 71 967

  9. Autriche : 31 160

  10. Pays-Bas : 27 411

  11. Bulgarie : 16 607

  12. Danemark : 15 978

  13. Belgique : 13 768

  14. Norvège : 11 246

  15. Suisse : 10 202

  16. France : 8 894.

Il me semble que cette liste et ces chiffres se passent de commentaires...

Nous pouvons aller droit à la conclusion : oui, la France peut faire plus ! Et l'Europe dans son ensemble également.

Reste cependant à traiter la seconde question.

Voulons-nous accueillir tous ces réfugiés ?

Et c'est ici que les tristes événements de Cologne prennent tout leur poids. A quelles conditions et dans quelles conditions opérer cet accueil ?

Il est bien évident que l'accueil suppose une forme de coexistence à la fois pacifique et égalitaire : l'accueilli doit être traité dignement, en retour il doit accepter les valeurs et les moeurs de l'accueillant.

Qui ne peut comprendre qu'un accueil indigne ne peut qu'entraîner un rejet des valeurs et des moeurs de l'accueillant ? Et qui ne peut également comprendre qu'un tel rejet ne peut qu'entraîner une fermeture de l'accueil ?

Il y a donc bien là un cercle vertueux à mettre en place, dont les éléments ne peuvent être dissociés.

A en ignorer l'un ou l'autre, on s'expose à une montée des conflits. L'oubli de l'un ne doit en aucun cas servir de prétexte à l'oubli de l'autre.

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