Déchéance de nationalité : le faux débat de l'heure ?

Publié le par Henri LOURDOU

Déchéance de nationalité : faux débat de l'heure ?

J'ai joint la réaction suivante aux 25 réactions précédentes à cet éditorial de "La Vie", "hebdomadaire chrétien d'actualité" reproduit en-dessous, je le fais suivre d'une réflexion sur le thème "Qui sont les terroristes? " :

Désolé pour la fausse symétrie de l'article, mais il y a aussi au moins un bon argument contre cette mesure : en annonçant la volonté de priver des binationaux nés en France de leur nationalité française, on jette la suspicion sur tous les binationaux et on en fait des Français de seconde zone. Les dessinateurs satiriques ne s'y sont pas trompé en faisant dire à Hollande pour l'annonce de ses voeux : "Françaises, Français, binationaux..." (couverture de "Charlie hebdo" du 30-12). Tout est dit dans ces trois mots.

Quant à l'hystérie générale sur le terrorisme "puissant, nombreux et organisé" elle ne résiste pas aux révélations successives de la presse qui fait son travail sur la réalité du déroulement des attaques du 13 novembre : impréparation, improvisation à toutes les étapes. Seule résiste la pulsion suicidaire qui a poussé ces candidats à l'apocalypse hypermédiatisée.

Il serait temps que chacun reprenne un minimum de recul et d'esprit critique, avant que toutes nos libertés soient sacrifiées sur l'autel de la prétendue Sécurité (qui n'est d'ailleurs moins que jamais assurée par ces mesures liberticides).

Déchéance de nationalité, faux arguments et petits calculs

JEAN-PIERRE DENIS, DIRECTEUR DE LA RÉDACTION Créé le 29/12/2015 / modifié le 29/12/2015 à 17h16

Le débat sur la déchéance de nationalité qui occupe l’essentiel de la vie politique en cette fin d’année est surréaliste. Partisans et adversaires de la mesure s’accordent à reconnaître son caractère uniquement symbolique. Une façon ronflante de reconnaître qu’elle est inutile. Ceux qui envisagent de se faire exploser ne reculeront évidemment pas devant la menace de perdre leur passeport français. Qu’en est-il sur le fond ?

Les arguments des opposants à la déchéance ne sont pas très bons. A gauche, on rappelle qu’elle est réclamée par le Front national et une partie de la droite. Mais ce n’est pas pour cela qu’elle est mauvaise. Si, par exemple, l’extrême droite brandit le drapeau français, on ne va pas pour autant en changer. Si l’opposition dit qu’il pleut, il est puéril de dire qu’il fait soleil lorsque tombent des trombes d’eau, même si l’on est dans la majorité.

On dit aussi qu’elle est créatrice d’inégalités, puisque l’on ne pourra déchoir que des binationaux. Mais ce déséquilibre existe déjà, puisque des personnes naturalisées françaises mais ayant la double nationalité peuvent se la voir retirer dans certains cas, tandis que celles qui sont nées françaises en sont préservées.

On dit qu’il s’agit d’une mesure contraire à la tradition de la gauche. Mais la première grande salve de déchéance de nationalité a été pratiquée par la Révolution française, contre les Émigrés qui, eux, n’avaient qu’une seule nationalité. La seconde en 1848, contre les esclavagistes.

On dit qu’il s’agit d’une atteinte au droit du sol, le fait de devenir français parce qu’on est né en France. Mais l’équilibre entre droit du sol et droit du sang a souvent été modifié dans notre histoire, et cette mesure ne devrait concerner au maximum que quelques personnes chaque année, et des personnes qui auront prouvé par le sang leur peu d’attachement à notre sol.

On le voit, tous ces arguments « contre » sont fragiles. Le problème, c’est que les arguments « pour » sont à peu près inexistants. La mesure est symbolique, nous répète-t-on en boucle, sans que l’on sache exactement en quoi consiste le symbole. Elle est ultra-populaire, ajoute-t-on, comme si le fait d’être approuvée par 94 % des Français ne devait pas plutôt inciter à se demander si la question est bien posée. L’unanimité sondagière cache toujours quelque chose de louche.

Je regrette de me montrer terre à terre, mais il me semble que la proposition est avant tout politicienne. François Hollande a voulu jeter le trouble à droite en coupant l’herbe sous le pied de Nicolas Sarkozy. Il l’a semé dans son propre camp. Manuel Valls a voulu montrer qu’il était réaliste, il s’est pris les pieds dans les « grandes valeurs » qu’il a semblé brocarder.

La déchéance de nationalité est en réalité un chiffon que l’on agite, une mesure de diversion, destinée à occuper le terrain politico-médiatique, à surfer sur une fausse demande populaire et à montrer que le gouvernement s’affaire. De ce point de vue et de ce point de vue seulement, elle est à la fois efficace, puisqu’on ne parle que de ça, et déplorable, puisqu’elle nous distrait d’un sujet grave, qui est la lutte effective contre le terrorisme.

Qui sont vraiment les "terroristes" ?

Les enquêtes très fouillées du "Monde" semblent confirmer la thèse déjà énoncée il y a quelque temps par Hans-Magnus ENZENSBERGER dans son livre "Le perdant radical" (2006), et reformulée par Julien SUAUDEAU dans une tribune récente du "Monde" du 1er-1-16 (décidément un très bon journal) : ces prétendus "soldats de l'EI" sont en réalité les produits interchangeables de nos propres sociétés.

A part l'emballage médiatique, rien ne distingue nos "terroristes" des "tueurs de masse" qui sévissent aux Etats-Unis.

Même pulsion suicidaire : ils recherchent tous leur propre mort au bout du massacre.

Même insensiblité par rapport à leurs victimes : "il faut écouter ce que disent les survivants, en France et aux Etats-Unis. Tous font état de l'insensibilité et du grand calme de leurs bourreaux". Ce qui s'explique par "ce que les psychiatres appellent l'état crépusculaire", lié à la pulsion suicidaire.

Mêmes origines géographiques : les quartiers suburbains désocialisés, "la France pavillonnaire, d'où viennent la plupart des néoconvertis, le sprawl américain ces kilomètres de route jalonnées de strip malls et de dealerships".

Même vide de l'existence, producteur de zombies : "Aux Etats-Unis comme en France, les jeux vidéo, les drogues, Youtube et les réseaux sociaux n'adoucissent qu'un temps le quotidien de ceux qui se savent en train de devenir des fantômes".

Reste cependant à discuter la conclusion : "Peu importent leurs conditions sociales, leurs croyances, leurs illusions historiques ou politiques".

L'auteur veut signifier par là que les points communs précédents n'empêchent pas les tueurs de recourir à des idéologies complètement opposées : christianisme fondamentaliste et suprématisme blanc, pour certains tueurs Américains ou Arnold Breivik, islam et anti-occidentalisme pour les tueurs se réclamant de l'EI.

Et donc "nous commettons un dangereux contresens en confondant les causes et les effets et en nous racontant que la terreur n'est qu'un produit d'importation signalé par le label "Etat islamique" (...) nos djihadistes made in France ne sont rien d'autre que des losers sans frontière et des citoyens du vide."

Et je conclue pour ma part : c'est en reconstruisant une société porteuse de sens que nous combattrons le plus efficacement, car le plus radicalement, la triste répétition des massacres de masse.

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