Maylis de Kérangal "à ce stade de la nuit" : un antidote à Régis Debray "Madame H"...

Publié le par Henri LOURDOU

Maylis de Kérangal "à ce stade de la nuit" : un antidote à Régis Debray "Madame H"...

En ce jour un peu déprimant d'après-Noël où la famille se sépare après avoir fêté ensemble cette fin d'année, je fais un tour à la librairie locale.

Rien de mieux que d'acheter quelques livres, courts de préférence, pour se changer les idées.

Je feuillette quelques titres dont "Madame H"(Gallimard), le dernier Régis Debray. Je comprends qu'il s'agit de l' "Adieu à l'Histoire" d'un vieux monsieur aigri par la décadence dont son pays fait l'objet : pensez-donc, les candidats à l'entrée dans la carrière diplomatique ne savent même plus qui était Talleyrand !

Bien sûr, Régis Debray, de l'Académie Goncourt, sait écrire et il dispose d'un certain sens de l'humour. L'aigreur est bien enrobée et se présente sous la forme somme toute attirante d'une grande érudition et d'une sage modération.

Mais est bien là le message principal : tout est foutu, il ne sert à rien d'espérer en attendant sagement la mort.

Je repose le livre et me saisis, pas très loin, d'un autre court texte : "à ce stade de la nuit" de Maylis de Kérangal (Verticales).

J'ai déjà lu des critiques élogieuses sur le travail de cette jeune auteure, à propos de ses deux romans "Naissance d'un pont" (2010), et "Réparer les vivants"(2014). Mais je n'ai jamais franchi le pas de la lire.

Ici le propos est apparemment fort différent. Il s'agit d'une méditation autour du drame de Lampedusa, plus exactement l'annonce à la radio à minuit du naufrage d'un bateau chargé de réfugiés en octobre 2013.

Fort différent ? En réalité non : il s'agit bien pareillement d'une réflexion sur la fin d'un monde.

Et en effet l'auteure convoque, pour commencer, ses souvenirs cinématographiques associés à Lampedusa. Giuseppe Tomasi di Lampedusa est l'auteur d'un unique roman, "Le Guépard", publié à titre posthume en 1958, dont Lucchino Visconti a tiré en 1963 un film célébrissime.

Et il n'y est question que de la fin d'un monde : celui de l'aristocratie sicilienne du XIXe siècle qui doit céder sa place à la bourgeoisie montante.

Et l'auteure s'arrête plus particulièrement sur la "scène du bal" qui occupe de façon démesurée le dernier tiers du film. Et fait ce constat final : "j'ai réalisé que Visconti avait filmé le bal du Guépard exactement comme un naufrage." (p 27)

En ce qui me concerne, j'associe aussi Lampedusa au roman "Corsaires du Levant" d'Arturo Perez Reverte : l'action s'y passe en 1627. Voici ce que dit le narrateur à propos de cette île : "Lampedusa est une île de basse terre, dépeuplée et couverte de broussailles, située à quinze ou seize heures au ponant quart levêche (= au Sud Ouest nous dit le traducteur) de Malte.(...) cette île était un point de relâche tant pour les musulmans que pour les chrétiens, car les esclaves fugitifs des deux bords avaient l'habitude de s'y réfugier, et qu'on y rencontrait certaine petite grotte où l'on entrait de plain-pied, avec une antique effigie de Notre-Dame tenant l'Enfant dans ses bras, peinte sur une toile collée à du bois, devant laquelle les gens déposaient des offrandes de biscuit, fromage, lard, huile, ainsi que quelque monnaie. La chose remarquable était que près de cette grotte s'élevait le tombeau d'un marabout tenu par les Turcs pour un grand saint, où ceux-ci déposaient les mêmes offrandes que les nôtres à la Vierge, à part le lard. Tout cela pour que les esclaves fugitifs arrivant dans l'île trouvent de quoi manger, l'eau leur étant fournie par un puits qui, quoique saumâtre et peu engageant, était suffisant. Avec cette particularité que, chrétien ou mahométan, aucun de ceux qui débarquaient ne détruisait ou ne touchait ce qui appartenait à l'autre religion et que chacun respectait au plus haut point la foi et le culte opposés. Car en Méditerranée, en fin de compte ce qui m'arrive aujourd'hui peut t'arriver demain." (p 167-168)

Ce passage, lu récemment, m'avait frappé. Car bien évidemment, aujourd'hui, cette symétrie dans le malheur a disparu, et la question posée va bien au-delà d'une éthique de survie mutuelle.

C'est ce que suggère sans le dire la méditation de Maylis de Kérangal.

Je vais directement à sa dernière page. Elle comporte juste trois mots qui nous réconcilient avec la vie, et qu'on n'imagine plus trouver sous la plume fatiguée de Régis Debray : "honte", "révolte" et "chagrin".

J'ai acheté ce livre. Et je vais le lire attentivement.

Et pour faire bonne mesure, j'acquiers, sur la foi de la 4e de couverture, un autre petit livre de Sophie Kovaleskaïa "Une nihiliste" (Phébus-Libretto). "Fille de général, féministe, communiste, nihiliste, mathématicienne, admirée par Dostoïevski, George Eliot et Darwin, elle doit une bonne part de sa réputation à ce petit roman largement autobiographique paru après sa mort".

Comme pour nous rappeler que le déclinisme à la mode, et accompagnant à la perfection l'inexorable montée électorale du FN, n'a rien d'une fatalité.

Publié dans Immigration, Histoire, politique

Commenter cet article