Leonardo PADURA L'homme qui aimait les chiens

Publié le par Henri LOURDOU

Leonardo PADURA "L'homme qui aimait les chiens"

Points n°3398, 806 pages, traduit de l'espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas, éditions Métailié, 2011, éditeur original Tusquets (Barcelone), 2009.

J'ai lu ce gros roman d'une traite, tant il était difficile de s'en arracher.

Il est construit autour de la triple histoire de la fin de la vie de Trotsky, depuis son expulsion d'URSS en 1929, celle de la vie de son assassin, Ramon Mercader, et celle du narrateur de cette double histoire, un écrivain cubain né vers 1950, passé de l'idéalisme de ses 20 ans au renoncement à toute écriture.

La vie de Trotsky est très fidèlement rapportée, à l'exception d'une ellipse sur son passage en France de 1933 à 1935, dont j'ai retrouvé la trace sur un site biographique, où elle est analysée de façon à bien rendre l'ambiance, par ailleurs bien recréée dans le roman, de toutes ses années d'exil :

"En février 1929, Trotsky est conduit à Istanbul où il remet aux autorités turques une lettre déclarant qu'il est venu contre son gré(...) . Après quatre années passées en Turquie, il séjourne en France à Sarran au Château de Bity, de juillet 1933 à juin 1935, puis expulsé à nouveau, il trouve refuge en Norvège. Pendant son séjour en France, une fausse information, née ou du moins diffusée aux derniers jours de 1934, sous la plume de Georges Lecomte, membre de l’Académie française, s’est peu à peu transformée en rumeur : Trotsky aurait alors trouvé refuge en Corrèze (région qui « renferme », selon l’auteur, « un matériel destiné à armer les réfugiés espagnols, lesquels entraînent des troupes du Front social au maniement révolutionnaire »), et notamment dans la ville de Tulle, dont la manufacture d’armes intéresserait particulièrement le révolutionnaire en exil. Et Georges Lecomte de révéler que cet « indésirable » « abandonne deux fois par mois sa retraite pour venir, au vu et au su du gouvernement, converser avec Blum, Bergery, Doriot et les fusilleurs du 6 février ». Il tient avec eux des « réunions où l’on élabore un coup de force contre la Patrie »(...) Le seul élément vrai dans ce récit délirant, qui ressuscite le mythe du complot judéo-bolcheviquo-maçonnique est qu’il y a dans la région quelques dizaines d’ouvriers anarchistes espagnols rescapés de la répression sanglante qui a décimé la grève générale des mineurs des Asturies en octobre 1934 et qui ne se livrent bien entendu à aucun maniement d’armes. Tout le reste est du mauvais roman-feuilleton, qui agite pourtant les représentants du pouvoir. Gilbert et Yannick Beaubatie, respectivement historien et philosophe, ont retracé, dans un ouvrage intitulé Trotsky en Corrèze, publié aux éditions Le Bord de l'eau en 2007, la « généalogie » de cette « rumeur », ses méandres parfois surprenants, le contexte dans lequel elle prend son essor et ses développements, les traces qu’elle a laissées derrière elle, et son utilisation multiforme. L’ouvrage ne se contente pas, d'ailleurs, de démonter le mécanisme de la rumeur et de la désinformation qui débouche sur la calomnie dont ils analysent les prolongements contemporains : les deux auteurs étudient le contexte politique dans lequel ces affabulations prennent naissance et le rôle qu’elles sont destinées à jouer, car elles ne sont en rien gratuites ou fortuites." http://www.jesuismort.com/biographie_celebrite_chercher/biographie-leon_trotsky-1451.php

En effet, partout où Trotsky passe, la pression est organisée pour le faire expulser, non point tant par la Droite, naturellement hostile à sa présence, que par le parti stalinien local, puissamment stimulé et aidé par les agents du "Montagnard", ainsi qu'il surnomme Staline.

En URSS-même, toutes ces années sont celles de l'affermissement du pouvoir tout-puissant de Staline par l'élimination progressive non seulement des opposants de Gauche, mais aussi de tous les cadres du Parti qui auraient pu un jour s'opposer à lui.

Les représentants extérieurs de cette politique, les "assesseurs" selon le terme employé dans le livre, agents de la Tchéka devenue GPU puis NKVD, recrutent dans les partis locaux, et singulièrement, à partir de 1936, dans le Parti espagnol, comme en témoigne l'histoire du jeune catalan Ramon Mercader del Rio.

Nous avons ainsi droit à un rappel d'un des aspects les moins glorieux de l'Histoire de la Guerre d'Espagne : celui de l'élimination des adversaires politiques révolutionnaires des staliniens, au premier chef le dirigeant du POUM, Andreu Nin.

Ceci parallèlement aux fameux "procès de Moscou", suivant l'assassinat non élucidé de Kirov, dirigeant du Parti susceptible de constituer l'alternative à Staline après l'échec sanglant (travesti en succès) de la collectivisation dans les campagnes.

A Cuba cependant, entre les années 70 et 90, un jeune écrivain renonce à sa vocation face aux exigences d'un régime castrateur. Il s'installe délibérément dans l'anonymat et la médiocrité en devenant rédacteur d'une revue vétérinaire.

C'est alors que fortuitement, il rencontre sur une plage un vieil homme qui promène ses chiens, deux magnifique lévriers russes. Et c'est ainsi que ces histoires se croisent.

Elles ont un fond commun : la faillite de l'utopie communiste. Et pour support une nostalgie sans laquelle cette histoire n'aurait pas de lecteurs.

Et voici ce qui peut justifier cette nostalgie :

"Ce qui est certain, c'est qu'en lisant et en écrivant sur la façon dont on avait falsifié la plus grande utopie que les hommes eurent à portée de leurs mains (...), j'appris que la véritable grandeur humaine réside dans la pratique de la bonté sans condition, dans la capacité de donner à ceux qui n'ont rien (...), ne pas faire de politique ni prétendre par cet acte à une quelconque prééminence, et encore moins pratiquer la trompeuse philosophie qui consiste à obliger les autres à accepter nos conceptions du bien et de la vérité (...) j'avais la satisfaction de penser qu'un jour peut-être l'humain pourrait cultiver cette philosophie (...) par pur et libre choix, guidé par le besoin éthique d'êtres solidaires et démocratiques." (p 564-565)

Une raison de plus de retravailler à cette Histoire et de s'interroger encore sur les voies et conditions d'une possible Révolution.