Soral, Chouard, Lacroix-Riz,...gourous virtuels : une autre pathologie de la démocratie

Publié le par Henri LOURDOU

Soral, Chouard, Lacroix-Riz,...gourous virtuels :

une autre pathologie de la démocratie.

J'avais abordé en 2010 les "pathologies de la démocratie" analysées par Cynthia Fleury

http://vert-social-demo.over-blog.com/article-entrer-dans-l-age-adulte-de-la-democratie-47068717.html

en soulignant comme d'autres le caractère à la fois très riche, stimulant, et en même temps parfois inachevé et contestable de ses analyses.

Il faut revenir ici sur une pathologie qui devient proliférante et inquiétante : celle des "gourous virtuels" qui prospèrent sur Internet en développant théories du complot et/ou remèdes miracles.

Un contexte d'inquiétude et de délégitimation des institutions

Mais avant d'analyser le phénomène, il convient d'expliquer les raisons de son émergence et de son succès.

"La crise est politique" disait déjà Gérard Mendel en 1985. Et il ajoutait en 1996 : "La simple réalité elle-même, la réalité matérielle, physique, corporelle, il semble à certains si fortement qu'elle leur a échappé des mains qu'ils vont se réfugier à présent dans les illusions du virtuel (...) La cyber-existence, ou la nouvelle aliénation." ("De Faust à Ubu", L'Aube-poche n °31, p 241)

Et il ajoutait : "Le mot de désespérance apparaît-il excessif quand, au terme de deux siècles de "progrès" continu et de pouvoir titanesque développé par l'homme, ce n'est plus seulement, ici même sous nos yeux, l'économie et l'organisation du travail qui continuent de nous échapper des mains, mais le soleil, l'eau, une simple nourriture saine, le silence, qui nous fuient ?

Pourquoi, face à un tel échec persister à vouloir agir ?" (p 245-6)

Transformer cette désespérance, fondée et légitime, en action lucide et efficace suppose un effort intellectuel qui passe par la claire conscience des enjeux et des limites de l'action.

C'est cet effort qui est évité ou dévoyé par nos nouveaux gourous virtuels.

Et c'est ce que je vais à présent m'attacher à démontrer.

Alain SORAL : Ni égalité, ni réconciliation.

Concernant ce personnage, une très bonne synthèse a été effectuée sur un site libertaire radical: http://www.revue-ballast.fr/vous-avez-dit-soral/

A noter qu'il vient de créer officiellement avec Dieudonné (autre gourou virtuel) un parti agréé par la Commission Consultative Nationale des Comptes de Campagnes et des Formations Politiques, appelé "Réconciliation nationale".

Ainsi que le note l'auteur de l'article ci-dessus, le succès de Soral s'appuie sur deux ressorts essentiels :

-sa victimisation, qui en fait un "anti-système" crédible, ("On déplorera que ses adversaires les plus médiatiques et les plus bruyants aient tout entrepris, par leur incompétence, leur ineptie ou leur compromission avec le pouvoir (de Fourest au CRIF, de Bernard-Henri Lévy à Manuel Valls, d'Alain Finkielkraut à certains groupuscules hystériques de l'extrême gauche), pour renforcer son crédit et son aura de dissident et de proscrit. Vérité déplaisante : le triomphe de Soral, comme celui de Dieudonné (farceur de talent devenu rentier du mauvais goût, commerçant de la division et usurier du ressentiment), est, dans une certaine mesure, l'œuvre de la gauche et des « démocrates » aux commandes.")

-et son syncrétisme ("il mélange les références à même de séduire son public (et bientôt son électorat), sans craindre le moins du monde les contradictions et, pis, les détournements de cadavres").

Mais tout cela n'est qu'apparence, à laquelle seuls les gogos comme Etienne Chouard (autre gourou sur lequel on reviendra) peuvent se laisser prendre ("Cet article, fort d'une lecture exhaustive de son œuvre, se charge donc de rassembler les éléments disponibles en un même espace afin qu'il ne soit plus possible, comme on le lit ou l'entend trop souvent, de prétendre que Soral, il est vrai, « dépasse parfois les bornes », « dit des conneries », « exagère », mais que, tout de même, l'homme « a raison sur plein de choses » et qu'il est « bon sur le fond, si on oublie la forme ». Qu'il ne soit plus possible d'entendre un Étienne Chouard, qui se revendique pourtant de la gauche et de la tradition libertaire, déclarer : « Pour moi, Alain Soral est à gauche parce qu'il se bat contre les privilèges. C'est un résistant12. » Quand il n'ajoute pas : « Les gens qui sont derrière Soral, j'en vois plein, c'est des humains comme vous et moi : ils cherchent le bien commun à leur façon13. » ")

Car en réalité, Soral n'est rien d'autre qu'un national-socialiste, mégalomane et moralement hideux ("Soral est pourtant tout sauf obscur ou vaporeux. Il ne se cache de rien, s'avance à découvert et répète à qui veut l'entendre qu'il n'est pas un démocrate, qu'il se revendique explicitement du national-socialisme (français, précise-t-il, puisqu'il a des divergences avec le modèle hitlérien du fait du mépris que ce dernier avait pour la France) et qu'il se montre proche des mouvements néofascistes italiens (comme CasaPound). Les éléments ne manquent pas et les faits, pour qui veut, sont disponibles.")

Raciste, antiféministe et homophobe, il revendique la violence contre les faibles, en prétendant s'attaquer aux forts.

Etienne CHOUARD : le tirage au sort, remède miracle ?

On ne reviendra pas ici sur les complaisances de Chouard envers des fascistes notoires comme Soral, mais aussi Cheminade et un complotiste antisémite comme Thierry Meyssan. Mais cette naïveté constitue un élément d'alerte par rapport à ses autres thèses.

On va se centrer sur ce qui fait aujourd'hui son succès : la référence au tirage au sort comme remède-miracle à la crise politique actuelle.

Je partirai du premier texte qu'il a mis lui-même en ligne sur son site pour résumer sa démarche : l'article publié par le quotidien "La Croix" le 5 avril 2013.

« Dans une démocratie digne de ce nom, les citoyens devraient avoir toute la place. Leurs représentants devraient être des serviteurs, empêchés de devenir des maîtres(...). Dans la réalité, chacun peut constater que c'est exactement le contraire qui se produit: sitôt élus, nos « représentants » se comportent comme s'ils étaient nos maîtres, tout en se mettant au service exclusif des cartels et des banques, contre l'intérêt général. Notre problème fondamental n'est donc pas technique mais politique: nos « représentants » ne nous représentent pas, pour la bonne raison qu'ils ne nous doivent rien. C'est mécanique: celui qui passe le plus à la télé est élu, c'est tout. Il a donc suffi aux banques d'acheter les médias de masse pour être sûres de gagner les élections à tous les coups. Les élus ne représentent que les banques parce qu'ils leur doivent tout. Quant à nous, simples électeurs (pas citoyens), nous sommes privés de toute institution pour nous défendre contre ces faux « représentants »: nous n'avons pas de Constitution. Une Constitution, c'est un texte supérieur qui sert à protéger le peuple contre les abus de pouvoir, en surplombant tous les pouvoirs, publics et privés. Une Constitution digne de ce nom doit être crainte par les pouvoirs: il ne faut donc à aucun prix laisser les pouvoirs en question l'écrire eux-mêmes, ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir, ce n'est pas aux parlementaires, ni aux ministres, ni à aucun professionnel de la politique, d'écrire ou de modifier la Constitution.

(...)

Alors, comment faire? Soit on réunit une Assemblée constituante dans chaque commune ou quartier (où viendront ceux qui le voudront) et on en dégage une synthèse pour fédérer les principales exigences citoyennes. Soit on tire au sort une seule Assemblée constituante (au lieu de l'élire!) : c'est beaucoup plus simple et ça donnera probablement le même résultat, parce que finalement, nous avons tous intérêt aux mêmes institutions fondamentales. Pour que cela advienne, il suffirait que nous soyons des millions à le vouloir; c'est donc à nous de faire passer le message de façon virale, autonome, souterraine, insaisissable, pour devenir rapidement très nombreux à dire ensemble: « Nous voulons avant tout une Assemblée constituante tirée au sort – car tout le reste suivra. » C'est une vraie cause commune: instituons d'abord notre puissance, on se disputera après. On n'échappera pas autrement aux usuriers, qui ont déjà volé presque tous les pouvoirs: si on veut une Constitution, il faudra l'écrire nous-mêmes. Nous, on a commencé; si le cœur vous en dit, rejoignez-nous (1). »

Étienne CHOUARD (1) Site: http://etienne.chouard.free.fr/Europe

Avant tout commentaire de ce texte, signalons que la mise en oeuvre du projet connaît actuellement un cafouillage certain avec la contestation par l'association créée par E.Chouard "Les citoyens constituants" du processus de désignation des instances internes du M6R (Mouvement pour la 6e République) :http://www.agoravox.tv/tribune-libre/article/elections-internes-du-m6r-les-49273

(PS : Je m'avise en le consultant qu'Agoravox est un site confusionniste excessivement louche...)

Mais revenons au texte ci-dessus.

L'analyse qu'il développe de l'état de chose existant est pour le moins cavalière : "nos représentants" (tous nos élus !) se mettraient "au service exclusif des cartels et des banques contre l'intérêt général".

Et cela pour une raison très simple : "celui qui passe le plus à la télé est élu (...) il a donc suffi aux banques d'acheter les médias de masse pour être sûres de gagner les élections à tous les coups. Les élus ne représentent que les banques parce qu'ils leur doivent tout."

Voilà qui ne peut que plaire au peuple, mais est-ce bien la vérité ?

Il est déjà fort contestable de mettre tous les élus dans le même sac. Il est ensuite plus que contestable de réduire les élections à un achat des élus par les banques.

C'est vider le débat public de tout intérêt, et flatter la paresse intellectuelle de l'électeur que de dire cela. Donc alimenter encore le désintérêt pour la politique, qui n'est déjà pas florissant, mais pour des raisons plus complexes que ce qu'avance Chouard.

Quant au remède, il est finalement cohérent avec l'analyse : si le débat public n'a aucun intérêt, alors autant faire confiance au hasard ! "Soit on réunit une Assemblée constituante dans chaque commune ou quartier (où viendront ceux qui le voudront) et on en dégage une synthèse pour fédérer les principales exigences citoyennes. Soit on tire au sort une seule Assemblée constituante (au lieu de l'élire!) : c'est beaucoup plus simple et ça donnera probablement le même résultat, parce que finalement, nous avons tous intérêt aux mêmes institutions fondamentales."

Ainsi on évite les difficultés de la "démocratie directe" basée sur l'engagement volontaire, et qui elle donne lieu à débat, car qui dit engagement dit convictions différentes et donc affrontement d'idées, dont le départage ne peut se faire pacifiquement que par le décompte des voix.

Mais E. Chouard lui préfère postuler que le peuple ayant des intérêts communs ne peut que tomber spontanément d'accord !

Un autre critique de l'oligarchie en place, avec lequel je ne suis pas toujours d'accord, lui a fort bien répondu.

Il s'agit de Raoul-Marc Jennar :

Renoncer à l’élection, c’est renoncer au principe du contrat social et du mandat qu’il met en place entre le peuple et ceux qu’il choisit pour agir temporairement en son nom. On ne s’en remet pas au hasard pour choisir son représentant : on le choisit pour les valeurs qu’il défend, pour les orientations qu’il propose, pour la politique qu’il veut mettre en oeuvre. On passe avec lui un contrat moral en lui confiant un mandat dont il devra rendre compte de la manière dont il l’a rempli. Le hasard n’a pas sa place dans un tel choix totalement conditionné par le débat d’idées dans lequel il s’inscrit.

Que déciderait aujourd’hui une telle assemblée sur le sort à réserver aux immigrés ou aux musulmans ? Quel serait le mandat d’un représentant tiré au sort ? (..)Quelle garantie aurait l’électeur d’une telle assemblée que la raison ne cède pas aux modes, aux pulsions, aux démagogies du moment ? En quoi, une assemblée issue du tirage au sort serait-elle davantage représentative qu’une assemblée élue selon la règle du scrutin proportionnel ? En quoi, un « élu » du tirage au sort serait-il davantage comptable de ses choix qu’un élu du suffrage universel ? De quelle manière le tirage au sort empêcherait-il que se constituent entre « élus » de la sorte des coalitions d’intérêts ?

Les partisans du tirage au sort prétendent améliorer la démocratie en supprimant un de ses fondements : le libre choix d’un candidat par les citoyens. En fait, dans un tel système, le citoyen s’en remet au hasard en ignorant tout de celui qui le représentera. On prétend remédier aux maux qui affectent la représentation en la supprimant. On crée l’illusion d’une démocratie directe en confiant à des inconnus le sort du peuple.

Les maux que prétendent résoudre les partisans du titrage au sort sont réels. Leur remède n’en est pas un. (...)

Trois maux affectent profondément le système représentatif : le mode de scrutin majoritaire, la personnalisation du débat politique et la professionnalisation de la représentation.

Le scrutin majoritaire, à un ou deux tours, est un véritable détournement du suffrage universel. Au motif qu’il assure des majorités stables – une affirmation qui ne se vérifie plus aussi automatiquement à mesure que les citoyens ne distinguent plus nettement ce qui différencie les projets politiques proposés – ce système refuse la présence dans une assemblée censée représenter le peuple tout entier de sensibilités certes minoritaires mais qui s’inscrivent dans la durée ou reflètent des préoccupations nouvelles. Ce système conduit progressivement au bipartisme, dont on voit dans les pays où il est pratiqué, combien il favorise le système en place et ses conservatismes. Les abus en France du mode de scrutin proportionnel, entre 1946 et 1958, ont convaincu à tort de la nocivité de ce système. Pourtant, encadré par des techniques qui ont fait leurs preuves ailleurs (taux plancher requis pour accéder à la représentation, motion de méfiance constructive indispensable au changement d’une coalition gouvernementale, etc.), la représentation proportionnelle, en permettant à tous les courants de la société réellement représentatifs de se retrouver dans les assemblées élues, conforte la confiance des citoyens dans le système représentatif, mais surtout favorise l’apport d’idées nouvelles et l’enrichissement du débat.

La personnalisation du débat politique remplace le choix des politiques par le choix des personnes. Elle résulte d’une part de la concentration des pouvoirs au sein d’une même personne (président de la République, président de région, président de conseil général, maire) et d’autre part de l’effondrement du politique face à l’économique. Le ralliement inconditionnel de la gauche dite de gouvernement au libre échange le plus débridé, qui conduit à la concurrence de tous contre tous, n’offre plus d’alternative crédible à la dictature des marchés. De telle sorte qu’on évolue vers un système politique où les choix se réduisent à des choix de personnalités certes porteuses d’accents différenciés, mais d’accord sur l’essentiel. Entre un Valls et un Copé , quelle différence ? Quand on ne peut plus changer le cours des choses qu’à la marge, alors que les inégalités et les injustices sont criantes, alors que tout un système politico-économique est au service d’une minorité, c’est le système qu’on rejette. La démocratie représentative ne retrouvera un sens que si elle propose des alternatives et pas seulement des alternances.

La professionnalisation de la représentation a totalement perverti la notion de mandat. Et de ce fait remet en cause le contrat social. C’est un des maux qu’il faut combattre le plus vigoureusement. Cumuler des mandats et les indemnités qui les accompagnent, exercer pendant trois, quatre, cinq législatures le même mandat, ce n’est plus porter dans une assemblée les attentes du peuple, c’est exercer un métier. Il en résulte de nombreuses dérives conditionnées par le souci de la réélection et les habitudes nées de la pratique prolongée du mandat. Il importe de mettre fin à tout ce qui favorise cette professionnalisation.

Quant à la démocratie directe, après plus d’un siècle d’enseignement obligatoire, avec un niveau général d’éducation élevé, avec un accès renforcé aux informations, elle s’avère devenir un complément nécessaire de la démocratie représentative aux échelons où elle peut se pratiquer le plus facilement, celui de nos collectivités territoriales. Au plan national, le référendum d’initiative populaire doit être retenu sans que le Parlement puisse y faire obstacle, pourvu qu’il écarte toute possibilité plébiscitaire et que les conditions de son application soient à l’abri d’initiatives démagogiques.

Les solutions aux perversions de la démocratie représentative existent. Une assemblée constituante peut les apporter. Point n’est besoin de recourir à des remèdes qui seraient pires que les maux qu’on prétend combattre. Ce n’est pas en convoquant l’obscurantisme qu’on instaure la lumière.

Raoul Marc JENNAR

Ajoutons que les maux et les remèdes évoqués par Jennar l'ont aussi été par d'autres, de façon plus approfondie et concrète, et notamment un élu socialiste alsacien Jo Spiegel et ses amis dont j'ai rendu compte du livre "Faire (re)naître la démocratie" en 2013 : http://vert-social-demo.over-blog.com/article-faire-re-naitre-la-democratie-120004256.html

Et, pour évoquer un thème récurrent dans la Chouardosphère, rappelons que l'Union européenne n'est pas qu'un complot américain au service des banques, mais aussi un cadre nécessaire et potentiellement démocratique à la régulation de la mondialisation et à la transition écologique...pour peu que nous fassions notre travail de citoyens européens en sortant du cadre obsessionnel franco-français en contribuant à l'émergence d'un peuple (démos) européen !

Annie LACROIX-RIZ : du complot synarchiste à la réhabilitation du stalinisme ?

Je me contenterai dans ce dernier cas de renvoyer à mon article : http://vert-social-demo.over-blog.com/2015/07/annie-lacroix-riz-ou-l-histoire-sous-influence.html

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