Fins de vie : retour à la religion obligatoire ?

Publié le par Henri LOURDOU

Fins de vie : retour à la religion obligatoire ?

Je tombe en rangeant mes bibliothèques sur un n° d''Esprit de janvier 2003, mettant en avant un article intitulé : "Fins de vie : un temps pour quoi ?" et sous-titré : "Demandes d'euthanasie et soins palliatifs : l'invention du mourant."

Il est écrit par Robert William Higgins, qui nous est présenté comme "psychanalyste, enseignant en soins palliatifs, animateur de groupes d'analyse des pratiques professionnelles en milieu hospitalier et avec des équipes d'éducateurs. A publié dans Esprit : "De l'actualité de la question religieuse en psychanalyse", mars 1980, et "La sexualité télé-visée", juillet-août 1991."

S'il en était besoin, le titre et le contenu de son premier article publié nous indiquent où il veut en venir : "La leçon de la psychanalyse pourrait être ici (il est question de la dissolution récente par Lacan de l'Ecole freudienne de Paris) d'indiquer que la religion est ce qui peut empêcher un homme de se prendre pour Dieu ou de prendre un autre homme pour Dieu, puisque -comme Lacan a pu le dire- si la psychanalyse montre une chose c'est que tout le monde croit en Dieu.

La religion n'est pas seulement du côté du "sens" comme le dit Lacan, elle est aussi en ce point d'effacement de toute figure que Freud a su repérer dans Moïse et le monothéisme et qu'il qualifiait de plus grand progrès spirituel de l'humanité."(sic, "Esprit", mars 1980, p 138)

Voilà qui est clair. Clair et péremptoire.

C'est d'autant plus utile que l'article de 2003 se présente avant tout comme une "analyse critique" du regard contemporain sur la mort, et non directement comme une apologie de la religion.

Aussi nous en tiendrons nous à la critique de cette "analyse critique", non sans renvoyer à celle de ses référents, J Lacan et P Legendre, déjà effectuée ailleurs http://vert-social-demo.over-blog.com/article-jc-gillebaud-p-legendre-le-mariage-pour-tous-et-l-homoparentalite-114565093.html

Exposition de la thèse :

Que nous dit en substance Robert William Higgins ?

Que le faux débat entre partisans de l'euthanasie et partisans des soins palliatifs masque en fait une vision commune de la mort dans notre société, laquelle viserait à la nier.

Ainsi l'invention de la catégorie du "mourant" aboutirait à séparer "chacun des "vivants" de sa finitude, de sa condition de "mortel"." (p 141)

"Il y a là, malgré les dénégations qui ont une valeur d'aveu, quelque chose qui, dans ce statut du mourant, confirme l'exclusion de la mort et de celui qui va mourir dans la société d'aujourd'hui, alors même que les soins palliatifs entendent par principe lutter contre cette exclusion (et cela est vrai également, nous le verrons, du côté de la revendication en faveur de l'euthanasie)." (p 142)

"Ce statut, en premier lieu, l'exclut. Car (...) ce qu'on lui offre aujourd'hui est moins donner une place à la victime oubliée qu'il était que l'assigner à une place de victime. Victime aussi pour les partisans de l'euthanasie, condamnée, au nom de critères définissant les "vies qui ne valent plus la peine d'être vécues", à une seule possibilité de soulagement offerte : disparaître." (p 143)

Cela aboutirait à faire porter le poids de la mort sur chaque individu renvoyé à sa solitude : "L'"autonomie" à laquelle on assigne les individus d'aujourd'hui (...) ne peut nullement être considérée comme une logique nouvelle qui remplacerait purement et simplement l'ancienne, disciplinaire et sacrificielle (...)

Celui qui meurt n'est que le membre fantôme d'une communauté qui ne se constitue pas de la prise en compte de la mortalité de tous, d'une communauté qui n'est plus celle des vivants et des morts."(p 153-154)

Et pour finir, il faut bien sûr dénigrer, ce qui ne va pas dans le sens de ce qui précède : l'émergence de rituels individualisés, par lesquels les vivants et le mort inventent des "obsèques pour soi", qui ne sont pour l'auteur que "désymbolisation et déritualisation" (p 160).

"Il ne reste que le privé (à entendre au sens où Hannah Arendt le définissait comme "privé de ..."), privé justement d'une référence symbolique et symbolisante, avec toutes les dérives dans la psychopathologie que cela implique (sic !)" (p 161)

"Mais cela, toujours dans le sens d'une évacuation de la mort, de sa non-coexistence avec la vie (re-sic)" (p 161)

"Les familles participent de plus en plus au déroulement des obsèques, mais la référence et le caractère singulier et unique du défunt : on lit les textes, on diffuse les musiques "qu'il aimait", qu'il aurait choisis", ou qu'il a effectivement choisis. Ritualité funéraire "à la carte" avec laquelle, écrit Jean-Hugues Déchaux, nous passons du "mort objet du rite" au "mort sujet du rite". Quel "sujet" ?

Et peut-on en toute rigueur parler encore de rite ? (...) ces conceptions "réalistes" vont à l'encontre de l'apprentissage d'une "non-relation" avec le mort, par le rapport culturel à l'invisible, à l'espace et au lieu des morts qu'un rite véritable offre et construit." (p 162)

La crémation serait l'archétype de cela : "Souvent imposée par le défunt, "privant la famille de toute trace" de sa mort, elle "n'est pas sans dommage en matière de deuil". Les embarras des survivants avec l'urne, très souvent conservée , même vide, sans que l'on sache "quoi en faire", a valeur de symptôme (re-re-sic)."(p 162)

Finalement, il faut faire référence, même allusivement, à ce qui manque : "le tiers absent" (autrement dit Dieu le Père, et avec lui la société patriarcale traditionnelle, pour ceux qui n'auraient pas compris), avec tout l'amphigouri lacanien habituel : "Le transfert de la mort sur les mourants révèle son envers de débâcle : ne serait-il pas le symptôme (encore un !) même de notre destitution comme sujets, de notre condition de sujets mourants ?" (p 167) Ceci en raison du "tiers que nous ne savons plus réellement instituer" (p 168)

Réfutation

Pour les besoins de la cause, R.W.Higgins, en bon lacanien, ne recule pas devant les contradictions, ni les à peu-près, sans parler bien sûr du jargon ésotérique et de la propension aux phrases peu claires, par l'abus des doubles négations notamment.

Il critique ainsi l'individualisation psychologisante de la mort au nom d'une théorie du sujet (même si celle-ci aboutit à nier la liberté du sujet).

Il émet un certain nombre de jugements de valeurs qui ne sont justifiés que par ses propres préjugés.

Il déforme la réalité à partir de procès d'intention.

Il généralise abusivement à partir de certains exemples.

Cela fait beaucoup pour abuser de la patience du lecteur... Et pour tout dire j'ai trouvé cela passablement énervant.

Mais soyons beau joueur.

Première affirmation abusive : l'invention de la catégorie du "mourant"aboutirait à séparer "chacun des "vivants" de sa finitude, de sa condition de "mortel"." (p 141)

Et si le résultat n'était-il pas l'inverse au contraire : la réintégration du mourant dans le monde des vivants renvoyant chacun à l'idée de sa propre mort ? Au vrai, on ne peut généraliser comme le fait Higgins : les réactions peuvent aller dans les deux sens ! Et c'est sans doute cela qui gêne Higgins et ses amis normalisateurs et paniqués par l'idée de liberté de l'individu.

Car tout se tient : le fil rouge de son raisonnement est l'idée d'une norme transcendante qui doit prédéterminer le cours de l'existence humaine.

Or cette norme-là n'est pas celle qu'il postule implicitement (l'idée de Dieu, prolongement du Père psycho-familial autoritaire).

S'il y a bien des invariants anthropologiques, ils ne se situent pas dans l'au-delà (car il n'est pas vrai , même si Lacan le dit, "que tout le monde croit en Dieu").

Ces invariants proposés par Mendel dans une perspective agnostique et rationaliste seraient plutôt : une première valeur universelle : l' "objectivation du réel", autrement dit la démarche consistant à saisir la réalité dans sa complexité par l'usage d'une "rationalité élargie", laquelle débouche sur les valeurs démocratiques en tant qu'application de cette rationalité aux problèmes sociaux. Au niveau individuel, elle s'appuie sur "l'actepouvoir", autrement dit la capacité de tout individu à transformer le réel par ses actes propres.

Mais cette objectivation du réel pour se développer doit s'opposer à une autre valeur universelle : le "psychofamilialisme", lequel, appliqué au social, donne l'autorité et sa conception hiérarchique, aujourd'hui battus en brèche par l'essor de l' "objectivation du réel" et les valeurs démocratiques qui l'accompagnent. Pour autant, bien qu'atteinte dans son rôle social, la base psycho-affective de l'autorité n'en continue pas moins d'exister en tant que phénomène psychique individuel : c'est la base objective des offensives réactionnaires (au sens strict de retour en arrière) auxquelles on assiste depuis quelques années, singulièrement dans le champ de l'éducation..

Cependant le jeu se complique de la puissance croissante d'une 3e valeur , la valeur-argent

portée par la dynamique du capitalisme qui valorise une forme de "rationalité restreinte". Résultat : "Là où l'autorité recule, ce n'est plus tant, comme autrefois, la démocratie qui avance, mais le plus souvent le règne de l'argent qui s'étend" ("Construire le sens de sa vie", 2004, p 166).

En réalité, dans ce jeu incertain et en cours, les tendances à l'oeuvre ne sont pas deux mais trois : la tendance à l'émancipation de l'individu, celle au repli sur l'autorité traditionnelle, dont la religion sert très souvent, mais pas fatalement, de prétexte, comme c'est ici le cas, et enfin l'aliénation capitaliste-consumériste basée sur la valeur-argent, qui débouche sur une nouvelle sorte d'infantilisation pré-oedipienne.

Le problème est bien qu'en s'attaquant à la 3e, les tenants de l'autorité traditionnelle sacrifient la 1re. Et que pour les tenants de la première, il faut lutter sur deux fronts : à la fois contre le retour de l'autorité, et contre la régression capitaliste-consumériste.

Et donc, dans ses attaques contre l'individualisation de la mort, Higgins confond ce qui relève de la valeur-argent (consumérisme) et ce qui relève de l'objectivation du réel (actepouvoir et émancipation de l'individu).

Ainsi tous les processus en cours qu'il condamne (soins palliatifs comme revendication de l'euthanasie, ou "obsèques pour soi") peuvent avoir des significations opposées selon qu'ils s'inscrivent dans l'un ou dans l'autre de ces deux cadres de valeurs.

Dans le cadre d'une émancipation de l'individu, tant la revendication de soins palliatifs que celle d'une euthanasie, qui peuvent éventuellement se compléter, prend le sens d'une réappropriation de sa mort, laquelle peut et doit se partager avec l'entourage du mourant. Lequel peut à bon droit organiser lui-même ses propres obsèques sans en faire une "évacuation de la mort", une "symbolisation artificielle, c'est-à-dire sauvage" (p 161).

Dans ce cas la catégorie de "mourant" relève d'une "objectivation du réel", refusant les faux semblants tant de la Science issue de la norme consumériste que de la religion traditionnelle.

Dans ce cadre s'invente effectivement une nouvelle forme de rituel pour effectuer le passage du mort à l'absence effective aux vivants. Car l'absence de transcendance, qui inquiète si fort nos néo-cléricaux, ne signifie pas la disparition de la mémoire, ni donc la présence prolongée des morts à la conscience des vivants. Une présence qui sans être obsessionnelle, nourrit de plus en plus au fil du temps qui passe ceux qui, appelés à vieillir, sont de plus en plus entourés du souvenir de ces morts.

Et c'est bien là ce que ne peut concevoir le néo-cléricalisme lacano-legendrien de Higgins.

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