Annie Lacroix-Riz ou l'Histoire sous influence

Publié le par Henri LOURDOU

Annie Lacroix-Riz : L'Histoire sous influence.

Je redécouvre cette historienne à l'occasion de l'écoute d'une interview d'elle dans une radio locale ariégeoise à propos du "complot synarchiste".

J'avais suivi un cours de préparation à l'agrégation d'Histoire assuré par elle au Mirail en 1987 portant sur les relations internationales dans les années 1930.

J'avais alors été frappé par le contraste entre son érudition de détail, marquant une vraie capacité de travail, et le parti-pris simpliste flagrant de sa thèse, séparant de façon manichéenne les "bons" des "méchants" dans une véritable "théorie du complot".

Renseignement pris, il s'avère donc qu'Annie Lacroix-Riz n'a pas changé, mais au contraire approfondi jusqu'à l'outrance sa vision simpliste et manichéenne du monde. Elle fait aujourd'hui parti du PRCF (Pôle de Renaissance Communiste en France) qui entend restaurer le PCF dans sa pureté stalinienne des années 50.

D'où des prises de position tranchées et sectaires, qu'Annie Lacroix-Riz continue cependant d'appuyer sur un vrai travail de recherche fondé sur des archives inédites.

Et c'est bien là que le bât blesse : cette énergie consacrée à une vraie recherche est détournée de façon pervertie de ce qui fait la noblesse du travail d'historien. A savoir la recherche de la vérité y compris contre ses propres préjugés.

Or, de préjugés, A. Lacroix-Riz n'en manque pas. En véritable bigote du stalinisme, elle en vient à nier le caractère organisé et voulu de la famine en Ukraine de 1932-33 :

"L’URSS a connu en 1932-1933, surtout dans les premiers mois de 1933 et pas au-delà de la récolte céréalière de l’été, une sérieuse disette conduisant à un strict renforcement du rationnement, résultant de phénomènes météorologiques et sociopolitiques (...)Si l’Ukraine connut une famine – ce que les sources diplomatiques et militaires françaises de 1932-1933 excluent -, ce ne fut pas une famine spécifiquement ukrainienne et à coup sûr pas à « six millions de morts » (SUR LA « FAMINE GÉNOCIDAIRE STALINIENNE » EN UKRAINE EN 1933 : UNE CAMPAGNE ALLEMANDE, POLONAISE ET VATICANE, p 2., http://www.historiographie.info/precriti.html)

Ainsi, se focalisant sur le chiffre de "6 millions de mort", par ailleurs discutable, d'un côté, et sur les "sources diplomatiques et militaires françaises", tout aussi discutables, mais que visiblement elle ne souhaite pas discuter, de l'autre, A Lacroix-Riz peut ne se consacrer qu'à ce qui constitue à ses yeux la seule réalité valable : la campagne de presse "allemande, polonaise et vaticane" sur un événement qui, à ses yeux, n'existe pas.

Ce faisant, elle écarte tous les témoignages gênants des acteurs directs (les paysans ukrainiens résistant à la collectivisation n'étant selon elle que d'anciens koulaks (paysans les plus riches, précise-t-elle) ).

On ne peut ici que renvoyer aux multiples études sur un sujet évidemment propice aux polémiques, et notamment à la mise au point mesurée de Timothy Snyders dans son ouvrage "Terres de sang" mettant en cause "l'inflation martyrologique" du nombre des victimes.

Selon l'article Wikipedia sur les "famines soviétiques de -1931-33", qui croise les sources :

"Les estimations du nombre total de victimes soviétiques de cette famine oscillent entre 6 et 8 millions de personnes.

Les victimes kazakhs dues à cette famine sont estimées à 1,4 million pour un peuple comptant alors 4 millions de personnes. Le nombre de victimes ukrainiennes fait quant à elle l'objet d'estimations fort variables, dépassant généralement les 3 millions de personnes. Cependant, les démographes obtiennent de leurs études 2,6 millions de décès ukrainiens provoqués par la famine. Le nombre approximatif de victimes russes peut être estimé à 1,5 million de personnes."

Qu'en dit A.Lacroix-Riz ? Que le chiffre de 6 millions de morts est un chiffre choisi symboliquement pour faire "jeu égal" avec le génocide nazi des juifs, et de façon totalement arbitraire...et que la "famine" est une invention de la propagande "allemande, polonaise et vaticane"... Là encore, après nous avoir ensevelis sous un monceau de sources sans doutes exactes dans le détail, elle élude l'essentiel : faut-il, du fait qu'une campagne de propagande sur cette famine a réellement existé pour de mauvaises raisons, déduire, comme elle, que les événements sur lesquels cette propagande s'appuie n'ont pas existé ?

Elle a cependant sous les yeux un précédent. L'exemple du massacre de milliers d'officiers polonais à Katyn sur ordre de Staline en 1940, dont les fosses communes découvertes par les nazis en 1943 ont donné lieu à une intense propagande de leur part, avait, de la même façon, provoqué un déni de l'URSS et du PCF...Jusqu'à ce que l'ouverture des archives soviétiques dans les années 1990 confirment clairement le fait.

Mais le plus grave à nos yeux n'est pas dans ce négationnisme obstiné.

Il réside dans la réactivation des vieilles théories du complot pour expliquer non seulement le passé, mais aussi le présent. Déclenchant ainsi, outre de dangereuses illusions, de sinistres passions meurtrières.

Voici ce qu'en résume sa notice biographique sur wikipedia (encyclopédie collaborative en ligne non financée par la CIA ou par des entreprises, précisons-le, mais par les dons individuels de ses utilisateurs) :

Dans ses travaux sur la collaboration économique de la France avec l'Allemagne pendant l'Occupation, Annie Lacroix-Riz défend la théorie du « complot synarchiste » S'appuyant sur des archives contemporaines, elle soutient que les industriels français ont initié cette collaboration sans attendre d'y être contraints. Bien que certains aspects des travaux de Lacroix-Riz soient salués par l'historien Robert Paxton, ce dernier remarque qu'ils posent un « problème de sources », estimant que celles-ci sont incomplètes, et il reproche à Lacroix-Riz d'être encline à la théorie du « complot synarchiste », là où il ne voit qu'une « logique marchande à court terme ».

Avec son ouvrage "Le choix de la Défaite" publié en 2006 (réédité en 2010), Annie Lacroix-Riz relance l'intérêt pour la synarchie, et ses conférences filmées sur ce thème connaissent un certain succès sur le Web. Son ouvrage expose la thèse d'un complot synarchique pendant l'entre-deux-guerres qui aurait manigancé la défaite militaire de la France en 1940, permettant aux synarques d'accéder au pouvoir.

Pour elle, le complot est permanent : c'est celui du Grand Capital auquel sont vendus quasiment tous ceux qui ne se réclament pas du communisme révolutionnaire cher à son coeur. La meilleure preuve en est, selon elle, (comme pour tout bon complotiste) l'accueil fait à ses thèses : si on les conteste, c'est bien la preuve que le complot existe et qu'on est du côté des comploteurs.

A cette logique paranoïaque, il n'est qu'une réponse : évitons de discuter avec elle. Et refusons tout compromis avec ces émules de Staline.

Non le monde n'est pas dirigé par un petit nombre de Puissants cachés selon un plan préétabli. Non il ne suffirait pas de s'attaquer à ces quelques Puissants pour changer radicalement les choses. Non le monde ne se partage pas en deux : les Bons, porteurs de l'idéologie communiste salvatrice, et les Méchants (tous ceux qui n'y adhèrent pas).

C'est plus compliqué que cela d'une part, et le changement nécessaire passe aussi par notre propre remise en cause d'autre part.

Si nous voulons réellement améliorer le monde dans le sens de la justice et de l'égalité, il faudra bien nous interroger sur notre capacité à travailler avec des gens qui ne pensent pas exactement comme nous, et sur la nécessité de compromis divers. Cela s'appelle la démocratie, et cela s'appelle la politique. Et nous avons besoin des deux.

Cela demande de l'information rigoureuse, de la patience, et surtout une ouverture aux autres et une curiosité dont A.Lacroix-Riz et ses amis semblent bien peu capables.