Machiavel et son bon usage

Publié le par Henri LOURDOU

Machiavel et son bon usage , ou

éloge de la politique

On ne comprend pas bien "Le Prince", et on l'a souvent mal compris, si on ne le replace pas à la fois dans la vie de son auteur, Machiavel, et dans le contexte précis de son écriture.

Qui était Nicolas Machiavel ?

Un membre de la petite noblesse de robe toscane attachée au service de la République de Florence, mais surtout une personnalité exceptionnelle, qui l'a fait sortir du lot des gratte-papiers employés par cette République.

Intelligent, travailleur et bon négociateur, il a eu des idées politiques personnelles guidées par de solides convictions : la recherche du bien commun et l'amour de la liberté.

C'est ainsi qu'il fut proche d'occuper la première place dans l'Histoire tourmentée de cette République, en devenant le secrétaire d'un nouvel organe de pouvoir, créé à sa demande, les Neuf de la Milice, institué en décembre 1506 afin de doter Florence d'une armée autonome, pour ne plus dépendre de mercenaires.

Machiavel était employé comme secrétaire de la chancellerie depuis 1498, où il s'impose comme le plus efficace et se voit confier l'assistance aux représentants de la République de Florence auprès de puissances étrangères en une période particulièrement troublée dans toute l'Italie.

C'est ainsi qu'il constate l'inefficacité d'une armée de mercenaires Franco-Suisses en 1500 dans le conflit qui oppose Florence à Pise sa voisine. A la suite de cet échec militaire, il accompagne l'envoyé de Florence à la Cour de France. A son retour, il doit participer à la pacification des cités sujettes révoltées contre Florence et à une négociation avec César Borgia qui s'offre comme "protecteur" de Florence. C'est à cette occasion qu'il accompagne le frère de l'homme auquel il va lier son destin politique (Pier Soderini, élu gonfalonnier de Florence en 1502) l'évêque et futur cardinal Soderini .

En 1503, les deux premiers vont à Rome pour l'élection du successeur du pape Alexandre VI (père de César Borgia) : ils doivent veiller à cette occasion à éviter la domination de César Borgia sur Florence.

Puis il doit participer à la négociation avec le vrai protecteur de Florence, le roi de France Louis XII, un protecteur suffisamment lointain pour ne pas trop peser sur l'indépendance de la République, en 1504.

Enfin il participe à de difficiles négociations diplomatiques, toujours pour préserver l'indépendance de Florence de ses puissants voisins ou de l'appétit des grands chefs de guerre (les fameux "condottieri").

Avec la mort au combat, à Ravenne en 1512, de Gaston de Foix-Nemours, le meilleur général français, la France perd un atout face à la coalition du Pape, de Venise et des Espagnols...et Florence son indépendance.

Pier Soderini, symbole de l'alliance française, est victime d'un coup d'Etat au profit de la famille des Médicis, alliée des coalisés. C'est la fin de la République.

Machiavel est renvoyé, et même emprisonné et torturé pour complot contre les nouveaux maîtres en février 1513. Mais, reconnu innocent, il est libéré et s'établit à la campagne, dans son petit domaine familial, d'où il sollicite en vain sa réintégration dans l'administration.

C'est dans ce contexte qu'il rédige "Le Prince".

"Le Prince" : un ouvrage de circonstance

Ces 50 pages dédiées à Laurent de Médicis sont un plaidoyer pour le bon usage de la tyrannie, en même temps qu'une "lettre de motivation" pour une "demande d'emploi"...qui ne recevra pas de réponse.

Machiavel est désabusé, c'est le moins qu'on puisse dire, face à la non-reconnaissance de son action pour l'indépendance de Florence, et face au jeu des puissances extérieures qui utilisent les rivalités entre Italiens.

Il se rallie donc à Laurent de Médicis en lui offrant ses conseils, basés sur son expérience et sa lecture approfondie des historiens de l'Antiquité, en particulier de Tite-Live, dont il a commencé un commentaire qui sera son oeuvre majeure ("Discours sur la première décade de Tite-Live").

"Le Prince" ne sera publié qu'en 1532, après la mort de Machiavel, et connaîtra rapidement un succès basé sur le malentendu.

Son "cynisme", qui donnera le nom de "machiavélisme" et l'adjectif "machiavélien", n'est en réalité qu'une forme de réalisme en prise sur l a situation qu'il a due subir, celle d'un coup d'Etat appuyé sur un revers militaire. Il se rallie au "moindre mal" par pragmatisme et soif de peser sur les événements, plus que par conviction. Et d'ailleurs, Laurent de Médicis n'en est pas dupe, qui ne lui répond pas.

On peut donc à bon droit s'interroger sur la part d'ironie cachée que contient cette oeuvre : céder au mal n'est pas forcément reconnaître sa supériorité.

(Chronologie de la vie de Machiavel établie à partir de la notice biographique des Oeuvres complètes de la collection La Pléiade, 1952, texte présenté et annoté par Edmond Barincou.)

Publié dans politique

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