François Maspéro : un éternel chagrin

Publié le par Henri LOURDOU

François Maspéro : un éternel chagrin

François Maspéro vient de mourir à l'âge de 83 ans.

Pour les gens de notre génération, grandis dans le sillon de la grande révolte de Mai 68, il évoque bien sûr la Petite Collection Maspéro : tous ces classiques de l'anticapitalisme et de l'anti-impérialisme réédités dans ces années-là. Ainsi que les nouveautés exprimant les luttes alors émergentes : féminisme, libération sexuelle, antipsychiatrie, radios libres....Et la librairie "La Joie de Lire", rue Saint-Séverin, en bas du boulevard Saint-Michel, lieu de pèlerinage obligé lors de tout séjour à Paris.

Mais il évoque pour moi davantage l'histoire que j'ai découverte en lisant son premier roman "Le sourire du chat", au début des années 80. Celle d'un orphelin précoce, ayant perdu, outre ses parents, un frère aîné engagé dans la Résistance, et pour cela exposé à un éternel chagrin.

Apprendre à vivre avec les morts a été son destin. Et ses engagements, exemplaires à tout point de vue, me semblent marqués du poids d'une dette, celle que se sentent tenus de payer ceux qui sont affectés par des morts prématurées.

Ainsi ils vont dans la vie avec le regard de leurs disparus par-dessus leur épaule, toujours soucieux d'être à la hauteur. Et ce regard les élève au-dessus d'eux-mêmes.

Maspéro fut de tous les bons combats, dont le moindre ne fut pas celui mené dans les années 80 justement, au côté des "dissidents" des pays de l'Est, à travers la revue "L'Alternative" (titre repris du dissident Est-Allemand Rudolf Bahro qui prétendait allier le socialisme et l'écologie). Ce combat, bien oublié aujourd'hui, doit être remis à sa juste place. Il reste tout aussi vrai aujourd'hui qu'hier que la refondation d'une vraie pensée de Gauche doit puiser dans les valeurs libertaires et écologiques nées après 1968, tout en s'appuyant sur les réalités institutionnelles et les contraintes du champ politique institué.

Allier la radicalité au pragmatisme reste plus que jamais le double commandement de ceux-celles qui veulent vraiment changer le monde. C'est aussi la leçon que nous devons tirer de l'échec relatif de l'expérience de ces "dissidents", tantôt balayés par les partis établis, tantôt convertis à une adaptation sans principes au monde tel qu'il est , voire à une tentation réactionnaire comme le montrent à des degrés divers l'évolution d'un Lech Walesa ou d'un Viktor Orban.

Aujourd'hui, alors qu'une fois de plus mon parti, EELV, semble déchiré entre ceux qui prônent le pragmatisme et ceux qui prônent la radicalité, sortir de cette opposition stérile est toujours d'actualité.

Etre à la hauteur d'un François Maspéro, c'est s'élever au-dessus de ces chamailleries-là.

Publié dans Histoire

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