Comment tout peut s'effondrer : pour une politique de l'effondrement

Publié le par Henri LOURDOU

Pour une politique de l'effondrement

Pablo SERVIGNE et Raphaël STEVENS

"Comment tout peut s'effondrer

Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes"

Seuil, collection Anthropocène, avril 2015, 300 p, 19 €.

Ce petit ouvrage marque, tout comme la collection dont il fait partie, lancée par les historiens Christophe BONNEUIL et Jean-Baptiste FRESSOZ, un tournant dans notre façon d'appréhender notre futur.

Il nous faut à présent admettre une dure réalité : "Dans les années 1970, notre société avait encore la possibilité de construire un "développement durable". Le choix a été de ne pas le faire. Depuis les années 1990, tout a même continué à accélérer, malgré les nombreuses mises en garde. Et aujourd'hui il est trop tard." (p 254)

Mais une fois admis cela (et encore faut-il accepter de l'admettre comme on verra plus loin), nous devons affronter le paradoxe suivant : "aussitôt qu'un Premier ministre déclarera qu'il prépare le pays à un effondrement, les cours de la Bourse et les populations réagiront avec une certaine nervosité...causant des troubles qui ne feront que précipiter ce qu'il était justement en train d'anticiper".(p 239)

La question du bon positionnement politique face à la perspective de l'effondrement doit donc être posée.

A cet égard, ce livre (qui commence d'abord par présenter de façon à mon avis très convaincante les différents facteurs qui débouchent inéluctablement sur l'effondrement global de notre civilisation thermo-industrielle, p 9 à 127) fait un tour d'horizon qui me semble assez complet des différents aspects du problème et des réponses envisageables.

Premier aspect : quand et comment cela va-t-il arriver ?

C'est l'objet d'une 2e partie du livre (p 137 à 177).

Sa conclusion est qu'il faut travailler avec l'incertitude sur la réponse à ces deux questions.

La seule certitude par contre à garder en tête est que "la fenêtre d'opportunité que nous avions pour éviter un effondrement global est en train de se refermer".(p 173)

Deuxième aspect : comment dire les choses ?

Parler de "crise" (nous l'avons tous fait) fait passer la situation pour éphémère ("un mauvais moment à passer avant de revenir "comme avant") : or cela ne correspond pas à la situation.

Parler de "décroissance" suppose une adhésion collective à un programme volontariste qui de toute évidence n'existe pas.

Les auteurs se rallient donc (du bout des lèvres, car ils trouvent qu'il s'agit-là d'"euphémismes optimistes" évacuant "trop facilement le sentiment d'urgence et les questions de la souffrance et de la mort, des tensions sociales et des conflits géopolitiques", p 181) aux expressions de "métamorphose" (proposée par Edgar Morin) ou de "transition" (proposée par Rob Hopkins). Ils admettent en effet finalement que "ces expressions sont très précieuses pour soulever l'enthousiasme des foules (sic) et pour ouvrir l'imaginaire d'un avenir pas forcément nihiliste ou apocalyptique", ibidem.

Troisième aspect : les pré-requis à une politique de l'effondrement

Un des passages pour moi le plus intéressant est l'arrêt assez prolongé sur la "psychologie de l'effondrement" sous le titre :"Pourquoi la plupart des gens n'y croient pas ?"(p 219 à 235), qui s'insère d'ailleurs dans un ensemble plus large et final (chapitre 10 : Et l'humain dans tout ça ?, p 201 à 248).

D'où il ressort que les obstacles à la prise de conscience de l'effondrement puisent :

-dans "les barrières cognitives" : invisibilité du danger lié à son caractère global et progressif; mythe de la technologie et du Progrès, censés dépasser toutes les limites physiques. Ainsi "quel pêcheur professionnel anglais réalise qu'avec toutes les technologies de son bateau, il ne ramène plus que 6% de ce que ses ancêtres en bateau à voile débarquaient 120 ans plus tôt après avoir passé le même temps en mer ?", p 221.

-dans la pratique toujours renouvelée du déni, basé sur la "dissonance cognitive" : chaque fait potentiellement gênant pour notre représentation progressiste du monde est réinterprété de façon à en minorer la portée. Au besoin les groupes d'intérêt dominants nous "aident" à le faire : cas du tabac, de l'amiante, du nucléaire, des pesticides, des perturbateurs endocriniens, des gaz à effet de serre ("climatoscepticisme" financé par les groupes pétroliers)...

Une fois passés ces deux obstacles, la confrontation à l'idée d'effondrement passe par un véritable processus de deuil : le déni relève d'une forme salutaire de protection contre l'angoisse, et il s'inscrit dans une transition psychologique à respecter, variable selon les individus, où l'on retrouve d'autres étapes et réactions étudiées par les psychologues -colère, négociation, abattement...

C'est ainsi que se font jour différents types de réactions, dont les auteurs établissent une typologie humoristique à partir de leur expérience :

-réaction "çavapétiste" ("ça va péter") : elle correspond à ce moment du deuil dominé par la colère.

-réaction "aquoiboniste"("à quoi bon") : c'est le stade de la dépression, avec toutefois deux variantes, la variante "épicurienne" ("mon plaisir d'abord") et la variante "sado-maso"("je saccage tout").

-réaction "survivaliste" ("chacun sa merde") : elle relève du marchandage ("je me démerde tout seul") et d'un imaginaire négatif ("tous les autres sont mes ennemis").

-réaction "transitionniste" ("on est tous dans le même bateau") : elle repose sur une acceptation du deuil assortie d'un imaginaire positif ("ensemble on va trouver des solutions plus facilement que tout seul : les autres sont mes partenaires, pas mes ennemis")

-Réaction "collapsologiste" ("on va enfin tout comprendre") : c'est l'étude d'un phénomène nouveau, d'autant plus motivante qu'il est si peu étudié. Et c'est l'origine du livre et de cette note de lecture.

Et maintenant , on fait quoi ? (Politique de l'effondrement)

-Agir dès maintenant, c'est indispensable pour sortir du sentiment d'impuissance. Tout comportement quotidien peut intégrer à des degrés divers l'anticipation et la résilience face à la perspective de l'effondrement.

Que ce soit dans nos façons de manger (moins ou pas de viande), de nous vêtir (du lin plutôt que du coton), de nous déplacer (plus de marche et de vélo, moins d'auto et d'avion), de communiquer (usage sobre d'Internet et du téléphone), nous pouvons tous modifier nos pratiques.

-A plus long terme, nous pouvons aussi modifier nos façons de travailler ou d'habiter.

-Ces pratiques peuvent être mutualisées dans des réseaux ou lors d'événements.

Et tout cela a bien évidemment une dimension politique, car cela modifie insensiblement la société et la vision qu'elle a d'elle-même.

Mais sur le terrain proprement institutionnel ?

C'est ici que le paradoxe précédemment évoqué du Premier ministre "kamikaze" prend tout son sens.

Il faut que les écologistes admettent une double contrainte à leur action :

-Ils n'ont pas intérêt à devenir majoritaires (ce serait sur un malentendu qu'ils paieraient cher en refus et conflits suivis de reniements);

-Mais ils ont intérêt à peser sur des majorités pour permettre des mesures anticipant l'effondrement et favorisant la résilience de la société.

La question des alliances politiques doit donc être posée dans cette perspective : permettre à ceux qui le souhaitent (une minorité aujourd'hui) d'organiser l'anticipation et la résilience à l'effondrement. Donc organiser la coexistence (non l'affrontement à mort, comme dans l'imaginaire révolutionnaire qui domine l'extrême-gauche) avec ceux (aujourd'hui majoritaires) qui contribuent à cet effondrement (et qui ne se réduisent pas à l'oligarchie dénoncée, à juste titre, par certains).

Car nous ne pouvons attendre plus longtemps, ni d'avoir réponse à tout : il s'agit bien d'être le prolongement institutionnel du mouvement réel qui anticipe l'effondrement, non l'avant-garde éclairée qui dicte son comportement à toute la société.

Cela trace une ligne politique claire au sein d'un parti, EELV, qui a bien besoin aujourd'hui de clarification; et plus largement au sein du Parti Vert européen et mondial.

Publié dans politique, écologie

Commenter cet article